STORY : Childish Gambino ou comment éviter de devenir un vrai rappeur

childish gambino

« Je pense que la seule raison pour laquelle je suis dans le rap, c’est parce que ce genre ne se prend plus autant au sérieux qu’avant […] regarde The Neptunes, Missy Elliot ou Kanye, ils sont fun ».

Lors de cette interview avec Rolling Stones, nous sommes en 2011. Childish Gambino n’est encore qu’une vaste blague sortie d’un algorithme Wu Tang Clan donnant au hasard des noms de rappeurs, Donald lui est fraîchement débarqué de Community avec une fan base accrochée à son personnage de Troy, et en background des années dans la writer room de la série 30 Rock. L’entretien est court, Donald Glover parait encore jeune, et pourtant tout l’ADN du projet est là, de son affiliation revendiquée avec Kanye West, à l’envie claire d’expérimenter les formats et les médias. Dans une autre interview au micro du studio Q, il rajoute:

« C’est bizarre, mais je trouve ça nul de se limiter à faire des choses, surtout si on a les capacités d’en faire plus. J’ai l’impression que pendant très longtemps, les gens n’acceptaient qu’une seule facette de ce que les artistes proposaient. Par exemple s’ils voulaient rire, ils allaient voir Steve Martin, alors qu’à côté c’est un très bon musicien ! (…) Si je ne fais qu’une seule chose, je m’ennuie »

Childish Gambino est arrivé dans le rap sans être pris au sérieux, souvent en étant traité de blanc par ses pairs, parce qu’il a étudié l’art dramatique à l’université de NY, parce que Tina Fey l’a engagé directement après, mais aussi parce que ses premiers morceaux rappelent Kid Rock ou Limp Bizkit. Des références pas super gratifiantes quand on vient d’Atlanta. Même Pitchfork s’y met et lui donne un petit 1,6 pour son premier album. Avec le recul, quelques albums marquants, un court métrage et une série incroyable, le grand public est en train de s’apercevoir de son génie protéiforme. Beaucoup ont zappé le fait qu’à la base il est un storyteller, et que la « big picture » lui importe beaucoup plus que de sortir des mixtapes de manière frénétique à la Gucci Mane ou Young Thug. Un manque de spontanéité évident qui devient la raison polarisant ses fans et ses haters: une exploration des styles, de niches ou carrément des ambiances cinématographiques.

« Je pense que j’étais effrayé au départ, parce que quand un comédien se met à la musique, ça ne se termine jamais bien. Souvent, les gens ne retrouvent plus dans l’un ce qu’ils aimaient dans l’autre. Ce qui m’a aidé, c’est que mon personnage en comédie ou en musique n’a jamais vraiment été différent. » et de rajouter dans un autre entretien « la personne qui raconte des blagues dans mon stand up est exactement la même personne quand je rappe, quand je dis des trucs du genre » OK maintenant on va parler de tuer des bébés et fumer de la weed! ».

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Troy, The Boy, Earn, Gambino. Si on y réfléchit bien, ils sont tous une facette de Donald Glover entre lesquels on peut facilement tisser des liens, entre leur mélancolie, leur dépression, leur candeur ou leur égo. Une facilité de passer d’un projet à l’autre qui peut perdre son public, mais qui reste cohérente dans l’esprit de Donald, héritée d’une enfance où trouver sa place n’a jamais été une évidence.

« Mon enfance a toujours été très différente des autres. Je me sentais très seul, j’ai été élevé dans une famille de témoins de Jéhovah, pendant très longtemps j’ai été le seul enfant noir de mon entourage…Ce sont beaucoup de petites choses sur lesquelles personne ne peut vraiment mettre d’étiquette, alors que les étiquettes t’aident à grandir quand tu es enfant. Je ne savais pas jouer au basket, je n’étais pas cool, je savais que je n’arriverais jamais à rentrer dans quelque chose de conforme, je flippais vraiment. « 

Une sensation de perdre pied trouvant un très large écho parmi ses premiers fans, qui s’identifient à chacun de ses personnages, avec comme thème réccurent la solitude et l’interaction avec les autres, point central de l’étrange court métrage « clapping for the wrong reasons », tourné alors qu’il enregistrait son album précédent. Donald y joue son propre rôle, seul au milieu de tous ses potes (dont Chance The Rapper avant qu’il n’explose aux yeux du grand public) dans une immense maison avec piscine. Soucieux de brouiller les pistes entre la fiction et la réalité, il se met à s’habiller comme son personnage pendant ses interviews au sujet de « Because the Internet », un dévouement où l’on ne fait plus la différence entre la fiction et le réel, et tous les projets qu’il mène en même temps, le poussant finalement à effacer toute présence sur les réseaux sociaux pour se concentrer sur son travail.

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Comme Chance ou Tyler the Creator, Donald appartient à cette génération d’artistes très inspirés par Kanye West, repoussant les limites entre les disciplines. Lors de la sortie de « Because The Internet », Donald annonçait :

« ça peut paraître très prétentieux de dire ça, mais je n’ai pas envie de faire un album. Si je sors un projet aujourd’hui, je veux que ça soit une expérience. Je ne crois pas que Kanye sorte encore des albums au sens strict, ce sont des projections, des shows, des magazines…Je pense qu’il est le meilleur, pas seulement en tant que musicien, ou rappeur. Il veut que les gens aient envie d’être meilleurs, travaillent plus, il nous pousse tous en avant.

Une leçon que Childish gambino a parfaitement intégrée pour la sortie de « Awaken, my Love! », où il organisait en septembre dernier un camping de deux jours à Joshua Tree, selon lui l’endroit spirituel idéal pour présenter son album. Un lieu clos où les portables sont confisqués pour profiter au mieux du spectacle et établir de vraies connexions humaines.

Deux mois plus tard sortent les premiers singles, et surprise, Donald ne rappe plus, préférant chanter à la manière de d’Angelo, mais multiplie les voix sous effets. On y entend Al Green, Michael Jackson jeune, Etta James, Sly and The Family Stone, incarnant des personnages à la manière de « Blonde » de Frank Ocean. Une façon de dire que The Boy a grandi, à défaut de changer de nom comme il l’évoquait à plusieurs reprises auparavant. Une évolution qu’on a vu venir lors de sa reprise de Tamia « so into you », l’année dernière. Dans un entretien récent pour Billboard, il explique la genèse de cet album.

« Je me souviens des morceaux que mon père passait à la maison, je ne comprenais pas ce que je ressentais en les écoutant. Je me souviens d’un cri de Funkadelic où je me suis dit « wow, c’est sexuel et flippant », je ne pouvais pas définir ça, c’est ce qui était génial. »

« Awaken, my love! » est certainement l’album le plus spontané de Donald: pas de jeux de mots blagues, pas de concept narratif, que du feeling soul avec en fond une ambiance post élections pesante. Pas de hits pour la radio non plus, pour un résultat bien moins dispersé que l’autre album pop soul de 2016, celui d’Anderson Paak.

Donald développe le fait d’être entouré de personnes malveillantes attirées par le succès (« zombies »), la peur des noirs (« with a gun in your hand, I’m the boogieman ») hommage à KC and the Sunshine Band et contenant un sample de Funkadelic « good to your earphone ». « Redbone » pioche sur le synthé salace de Bootsy Rubber Band – I’d rather be with you. Mieux que les références, le message le plus fort est certainement porté par « Riot », défendant la condition afro américaine (« they try to kill us ») , composé avec les membres de Funkadelic, Fuzzy Haskins, Eddie Hazel et George Clinton himself. On comprend que « Awaken, my love! » déroule bien plus que de simples clins d’oeil, c’est une épopée de la musique noire avec pour conclusion « stand tall », écho d’espoir à « alright » de Kendrick Lamar (« keep you dreams, keep standing tall, if you are strong you cannot fall »). Le tout est soigneusement emballé par le producteur Vinylz qui mérite à lui seul un article pour son travail avec Drake, Jay Z, Boi 1da.

De ce show live à Joshua Tree en passant par l’écriture, il ne restait plus beaucoup de façons pour Donald de s’exprimer. Atlanta est ainsi devenu le terrain de jeu idéal pour étendre son univers et développer des voix inédites à travers des personnages autres que le sien. Une décision qu’il prend volontairement, en décidant de ne pas jouer son propre personnage, comme il l’explique dans l’émission de Terry Gross.

« Je n’aurais jamais voulu regarder une série sur moi. Je sais que j’ai mélangé beaucoup de choses ensemble, mais je n’avais pas envie de faire ce pas-là. »

Dans le ton, Atlanta est la continuité directe de « clapping for the wrong reasons », où Hiro Murai excelle quand il s’agit de donner des ambiances nocturnes oppressantes. On y suit des histoires que seuls les habitants de ces villes peuvent comprendre: vendre de la drogue facile, faire un peu de musique, soudainement devenir connu pour sa musique, ne plus pouvoir gagner de l’argent par la drogue, être obligé de se consacrer au rap, hyper concurrentiel et beaucoup moins gratifiant. Dans ces quatre lignes de pitch, la série évacue les stéréotypes de glorification des rappeurs gangsters et lui donne un réalisme jusqu’à aujourd’hui inédit à la télévision . Un réalisme qui passe parfois par l’application audiovisuelle de l’ennui.

« Deux des scénaristes ont passé une nuit en prison et y ont capté ce feeling où il ne se passe rien, où tu préfères être ailleurs »

Des méthodes que Donald pousse même en faisant écrire les scénaristes chez lui, et non dans une writer room conventionnelle. Au fur et à mesure de la saison, Atlanta devient une plate forme permettant de faire passer des messages mêlant la comédie et le drame (cf. l’épisode du couple dont le mari veut démontrer qu’il connaît bien la culture africaine / le dealer abattu par la police), mais également un labo expérimental où le comique surprend parfois par une story snapchat ou un débat TV avec ses pubs. Une expérience à part entière que l’on peut rapprocher de la série Louie pour la liberté de forme et l’arythmie de sa narration. Pont en filigrane avec l’album, le morceau « sugar boy », racontant l’histoire d’un père dont l’enfant est enlevé par l’état. Soit quasi la situation du personnage de Donald dans la série.

« Je veux que les téléspectateurs se sentent en danger, parce que c’est ce que l’on ressent tous les jours quand on est noir. Des choses géniales peuvent vous être données et disparaître en un clin d’oeil. »

Donald Glover se retrouve ainsi dans une position encore inédite créativement, et en est parfaitement conscient:

« On m’a donné le feu vert pour une série, je ne crois pas que beaucoup de gens sont dans ma position actuelle, personne [de la télévision] ne donnerait une série à ASAP Rocky, ou à n’importe quel rappeur d’ailleurs, je n’en suis pas un pour eux. Kanye parle du plafond de verre, de choses qu’il ne peut pas faire car il est encore considéré comme tel, c’est un peu un super pouvoir pour moi. »

À seulement 33 ans, Donald peut se targuer d’avoir un CV remplissant quelques vies, ajoutez à ça ses prochains rôles pour Star Wars et le reboot de Spiderman. Un vrai numéro de jonglage entre les niches et le mainstream qui fascine ses fans autant qu’il déroute :

« Je crois qu’être fan de Childish Gambino demande de l’investissement avant de se rendre compte du projet global, c’est quelque chose qui ne se donne pas aussi facilement que Drake, qu’on entend tous les jours à la radio par exemple. »

Un investissement qui soulève plus de questions que de réponses à chaque apparition, développant un véritable culte chez ses adeptes, à la manière des Daft Punk ou d’un season finale de Lost.

Childish Gambino – Awake My Love! – Glassnote Records – sortie le 2 décembre.

La série Atlanta est disponible sur FX (inédite en France)

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Eric Rktn est sur Twitter

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