« FLIP change le monde » ironisait Lomepal à la sortie de son premier album. Que s’est-il passé depuis ? Le rappeur-skateur nous parle de sa tournée inédite et fait un premier bilan de l’aventure FLIP

Lomepal

Alors voilà, FLIP est là depuis plus de deux mois sur toutes les plateformes, c’est le premier album de Lomepal, il tient entre nos mains, étrangement léger quand on sait ce qu’il nous réserve, il est rose, mais c’est un rose trop blême pour être vraiment un rose bonbon, un rose « Pal ». Le rappeur ne nous regarde pas, c’est nous qui le regardons, ses boucles d’oreilles clinquantes ont le poids des vêtements trop grands que l’on essayait en douce dans le dressing de nos parents. On se croirait dans Tout Sur Ma Mère. Le man bun est tombé mais les bijoux qu’il porte sur les dents nous rappellent « Pommade », le premier single de l’album, un titre qui continue de nous faire sourire à chaque écoute. C’est à en oublier le maquillage qui a coulé sur le haut de ses joues. Que disent ses yeux jaunes qui fixent le hors-champ ? « J’en ai rien à foutre », et la musique sera ce qu’elle doit être ?

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« Au début, quand j’ai commencé à travailler dessus, cet album m’a fait beaucoup stressé » raconte l’artiste. « Mais quand j’ai eu la majorité des morceaux j’ai trop pris la confiance. Je savais que le mix de l’album défonçait. Je me disais juste, soit les gens vont le kiffer, soit ce sera pas le cas, mais moi je le kiffais trop donc c’était bon. Certes, j’aurais eu des regrets sur sa portée. Mais j’aurais jamais remis en question le contenu. » Et la réception de l’album n’a pas trahi ses espérances. « J’ai eu de très bons retours, c’était vraiment cool. Les choses se sont passées comme je l’espérais. Et je vais pas dire ‘mieux’, parce que je suis quelqu’un de très ambitieux… mais au moins comme je l’espérais. Et du coup c’est une belle tournée qui arrive, je fais beaucoup plus de ventes qu’avant. On remplit tout avant même que ça ait commencé, ça me donne de l’inspi pour la suite. Je commence déjà à écrire. C’est un engrenage : ça donne de l’énergie de voir que ce que tu fais n’est pas inutile. Je pense que c’est pareil pour tous les artistes. Quand t’as bossé pendant deux ans sur un projet et que ça marche à la hauteur de tes espérances ça donne tellement de force. »

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En attendant la réédition de FLIP, Lomepal est résident ce mois-ci chez France Inter et s’apprête à enchaîner les concerts partout en France, mais il n’y a pas que ça. Pas de conte de fée sans planche à roulettes. « C’était un peu mon pari de montrer que c’était vrai chez moi. C’est le truc qui m’a rendu le plus heureux. Je skate toujours énormément et mes potes ont tous écouté Bryan Herman. » Et cet amour, la communauté skate le lui rend bien.

Nike, Adidas, Converse, Nozbone, tous ont salué un porte-parole inattendu. Alors celui-ci leur a réservé une surprise : avant sa véritable tournée, le rappeur-chanteur-skateur se produira en concert dans des skate shops de pas moins de dix villes différentes. « C’est un truc trop cool que je voulais faire depuis longtemps et que j’ai gardé secret le temps de le travailler avec Nike, mon management, mon pote Alastair qui fait du skate aussi et mon pote Hamza de Montréal… On est plein sur le coup et c’est un truc qui me fait encore plus bander que la tournée d’après. On a un van avec des gros stickers avec écrit « Skate tour » dessus, on est neuf dedans avec des skateurs, des filmeurs… On a un partenariat avec Konbini, qui diffusera des montages intenses de chaque journée de la tournée et un reportage de plusieurs minutes à la fin. Et j’en profite pour faire le clip de « Bryan Herman » avec les rushs. Le programme c’est que dans chaque skate shop je fais un concert de quatre ou cinq morceaux, puis je fais des dédicaces, des photos, etc. Et après on retourne la ville en skate et le soir on s’explose et on défonce tous les bars de la ville ! »

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Sa proximité avec le public, on la devine entre les lignes de l’album. On y retrouve certaines de ses rimes préférées, des phases entières parfois, et, ici et là, des clins d’œil à ses projets précédents. Pourtant c’est pour une ride nouvelle, aussi infernale que douce, que nous emportent chacun des morceaux de FLIP, les uns après les autres. « Ce serait super triste de faire des albums qui sont indépendants. Mais là, j’avais passé l’âge, j’en ai rien à foutre des jeux de mots.  Pour « Avion » et « Malaise », j’ai pas fait exprès ! Je m’en suis rendu compte quand j’ai publié la tracklist et que les gens ont dit ça ! C’est marrant, c’est un petit signe. « Avion » je l’ai simplement appelée comme ça pour le clin d’œil à « Avion Malaisien », pour montrer que c’était la suite. » Finie l’époque des titres qui riment, fini de chanter les titres les plus connus sur scène sans y prendre de plaisir. « Ce qui comptait c’est que ce soit sérieux et que ça passe à travers les oreilles et les corps. Que l’album s’écoute d’une traite, en entier. J’aurais jamais mis un morceau avant un autre parce qu’il y avait un truc marrant avec le titre alors que c’est pas cohérent dans l’émotion. Pour moi l’album raconte vraiment quelque chose. Il commence avec « Palpal » qui est ironique et pleine de doutes, où je remets les choses en question, et termine avec un morceau très introspectif. Entre les deux, il y a plein de trucs de mon univers. C’est vraiment une logique. Ce qui était important c’était les émotions et la cohérence du film. » Du film ?

« Oui, pour moi un album c’est un film ! » Pas besoin d’y réfléchir à deux fois pour imaginer FLIP sur un grand écran. Samples, bruitages, dialogues et ambiances en tous genres créent une véritable profondeur de champ et nourrissent l’imagination avant même d’être mis en vidéo. « Ca, c’est la chance que j’avais de tout enregistrer chez moi, dans mon petit appart chez ma mère. Nekfeu m’a prêté un micro et j’ai utilisé le matos du S-Crew pendant deux mois. Puis ils l’ont récupéré. Je me suis dit que c’était impossible de continuer à vivre sans avoir ce luxe. J’ai tout racheté le jour même. Vraiment. J’ai réinstallé mon matos : ça me permettait d’enregistrer un morceau, de le réécouter, de retourner enregistrer, de changer un couplet, de rajouter une ambiance. Il y a beaucoup de chœurs aussi, ce que je ne faisais pas avant. Sur « 70 », sur « Ray Liotta », sur « Bryan Herman »… » C’est à croire que l’improvisation paye.

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Dans ses textes, « lome » est présenté tel quel, sans autre détour que celui d’une langue tantôt mélodique, tantôt hachée. Prononcer « zieudiz » c’est osé, la langue française fait un bond, mais qu’importe, les déterminants ont laissé leur place à la spontanéité. A l’image de la série de visuels réalisée pour lui par Raegular. « A propos de la pochette, j’ai dit à Raegular : ‘De toutes façons, si elle est belle, on s’en fout de savoir si elle évoque des codes, des communautés… On s’en fout’. Mais c’est vrai que c’est cool de complètement me casser du rap français avec une cover où je suis un travesti. De mettre plusieurs émotions, un peu plus fragiles, un peu plus subversives que ce qui peut être fait dans le rap, en mettant du mascara qui coule ou un bout de grillz alors que je suis habillé en femme. C’était chanmé de me dire que je pouvais le faire. Alors il fallait que je le fasse, parce que j’avais le droit de le faire, en comparaison avec d’autres rappeurs qui ont peut-être un public plus bridé. Et puis ça résumait bien l’album, il y a pas mal de morceaux qui font penser à la pochette je trouve. »

« Sur Le Sol », par exemple, dont le scénario est un film à lui tout seul. Une sorte de J’ai Tué Ma Mère de 04 :53 minutes. « Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles » écrivait Cohen dans un récit auquel on ne peut s’empêcher de penser. Ils sont trop occupés à rouler entre autodérision et égocentrisme. FLIP est une comédie dramatique : l’ironie est festive et la célébration morbide. Mais, comme tirés de notre marasme (de notre culpabilité ?), on ne se morfond plus, l’autre a notre visage : Lomepal porte nos péchés avec aisance, il se pavane, on est fiers, nous aussi, d’être des « imbéciles heureux ».

Contrairement aux EP précédents, l’artiste met en scène dans cet album une schizophrénie universelle. « Bien sûr, il est totalement dans ce que j’aime faire aujourd’hui. De toutes façons, le reste ne me correspond plus du tout. « Oyasumi », c’est peut être le dernier morceau qui se rapporte à ce que je faisais avant que je trouve cohérent. » Comprendre : ça se passe maintenant.

 

Lola Levent
Enfant-mots chez YARD et tout le reste du temps. Instagram @lolalevent Twitter @lolalevent

Photographie : Guillaume Kayacan
Stylisme : Vanessa Pinto

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