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Jeudi matin, je pénètre dans la galerie Gosserez, spécialisée dans le design d’objet, située rue Debelleyme, qui présente du 30 janvier au 22 février l’exposition « Minotaures ». L’accueil est très chaleureux. En attendant de rencontrer Sacha Walckhoff, le designer, je prends le temps d’observer les œuvres présentées, une série de douze objets en porcelaine, réalisés en collaboration avec la manufacture portugaise Vista Alegre. On m’expose en quelques mots la genèse du projet, les prouesses techniques dont ont fait part les artisans et l’implication du designer pour ce premier projet personnel.

 

« Minotaures » est une collection de douze pièces uniques, qui sont présentées sur des formes carrées et évidées, en bois brut il me semble. L’installation, simple et efficace, s’efface pour ne pas distraire l’attention du visiteur. Sur une base cylindre, épurée, en porcelaine blanche mate, des taureaux s’extraient et traversent la forme géométrique. Sur l’une, le taureau émerge de la forme, arrière-train et avant en trois dimensions, tandis que le corps se fond avec le vase. Le pelage, motif aux limites de l’abstrait, se poursuit sur la base, qu’il recouvre partiellement. L’objet hybride, entre sculpture et objet utile, laisse alors place à l’imaginaire. Une autre pièce présente un taureau traversant le vase, perdant lors de ce passage sa couleur : le corps d’albâtre s’oppose à l’arrière-train, emprisonné à l’intérieur du cylindre, qui a conservé un motif tacheté. Sur un autre objet sombre, vide cette fois-ci à l’intérieur, trois demi-corps surgissent.

 

La beauté des pièces réside aussi dans le détail : la préciosité du motif, la finesse des traits de l’animal, la précision du modelé. Lorsque l’on s’approche, on s’attarde sur les plis de la peau du taureau, le sabot minuscule, l’œil. Ce sont le noir et le blanc qui prédominent sur ces pièces, seul l’ocre des sabots et des cornes rompt parfois cette dualité chromatique. Les œuvres sont à la fois épurées et riches en détails, un résultat qui est souvent difficile à atteindre.

 

Soudain Sacha Walckhoff apparaît, enjoué et ravi de me présenter ses nouvelles créations. Nous nous asseyons sur le rebord de la fenêtre, tout à côté de pièces. Une première question sur son parcours ouvre sur le récit d’un homme passionné par ses projets.

 

Né en France en 1962, Sacha Walckhoff a grandi en Suisse avant de suivre une formation en design de mode à l’Ecole des Arts et Techniques de la Mode de Barcelone. Après avoir travaillé pour Jean Rémy Daumas, Dorothée Bis et Michel Klein, il rencontre Christian Lacroix en 1992, année qui marque le début d’une longue collaboration. Depuis 2009 Sacha Walckhoff est directeur de la création de la maison Lacroix. Il est en charge non seulement de la ligne homme, mais également de départements tels que l’accessoire et les arts de la table. Pour ce touche-à-tout, curieux par nature, mode et objet sont étroitement liés.

 

Lorsqu’il me raconte son parcours, il évoque la Suisse où une certaine forme d’ennui est pour lui un catalyseur de création. Cet ennui, qu’il ne considère aucunement comme négatif, amène l’individu à se retrouver avec lui-même et réfléchir. Membre d’une famille ne travaillant pas dans le domaine du vêtement, mais accordant une certaine importance à la mode, il se dirige assez naturellement dans cette voie. Il obtient ses premiers postes dans les années 80, à une époque où, selon lui, « tout était plus facile ». Grâce à des rencontres et des «  coups de foudre professionnels », il évolue dans le domaine de la création. Il s’intéresse aussi à l’objet, la déco et le design d’une façon autodidacte, commençant par chiner des pièces, notamment à l’Armée du salut. Son appartement est d’ailleurs un joyeux mélange de pièces liées à son histoire.

 

Grâce au développement d’une gamme Lacroix autour des arts de la table, il est amené à travailler avec la manufacture portugaise de porcelaine Vista Alegre, vieille de 200 ans, employant quelque 700 personnes et qui conserve un savoir-faire précieux. Cette entreprise produit aussi bien des pièces pour Ikea que des pièces d’exception comme celles présentées à la galerie Gosserez. Séduit par le savoir-faire de la manufacture, le designer a proposé de mettre au point ce projet qui lui tenait à cœur. Séduit et intrigué par le taureau de Domecq, pièce particulièrement kitsch des années 60 et emblématique de la maison, il a décidé de détourner cet objet pour le projet « Minotaures ». L’idée est de rendre utile cette pièce qui au fond ne sert à rien, de proposer un objet à la fois utile et beau, en greffant le taureau à un cylindre pur. Passionné par le mythe du Minotaure, créature hybride, mi-humain mi-animal, que le roi Minos enferma dans un labyrinthe conçu par Dédale, Sacha Walckhoff décide de proposer sa propre version, qui d’ailleurs « dit des choses sur (lui) ».

 

Il se rend maintes fois au Portugal, encadrant de façon très précise la mise au point des prototypes. Le projet démarre en octobre 2013. Le rapport à l’artisan est pour lui essentiel. Il est nécessaire qu’une confiance mutuelle s’instaure entre le créatif et les artisans. Ce projet a d’ailleurs été l’objet d’une découverte des deux cotés, la collaboration ayant permis la mise au point de pièces techniquement très poussées et qui sortent de l’ordinaire. Il s’agissait notamment de résoudre des problèmes techniques, de repousser les limites du réalisable. La rencontre avec la galeriste Marie Bérangère Gosserez et les artisans de Vista Alegre, entre autres, lui a permis de mener à bien ce projet. Il s’agit d’un travail d’équipe, de rencontres avec des passionnés. Lorsque le designer évoque les artisans portugais, on pourrait presque les imaginer en plein travail, par exemple la personne qui peint à la main, durant cinq jours, le pelage d’un des taureaux selon le modèle ou bien celui qui cherche à résoudre les problèmes techniques, n’hésitant pas à utiliser des moyens inhabituels. Cette expérience, « à côté des gens », aura été formidable, selon les dires de Sacha Walckhoff.

 

Le designer compte aujourd’hui poursuivre les projets personnels, de l’écriture d’une rubrique sur de jeunes designers pour le trimestriel « Prussian Blue » à la réalisation d’illustrations pour un livre romancé sur l’histoire des jardins. Multiplier les projets est sans doute « une recette de jouvence », selon ses dires.

 

« Minotaures », à la galerie Gosserez, 3 rue Debelleyme (Paris 3e), du 30 janvier au 22 février

Le site internet à visiter pour l’exposition temporaire ainsi que pour la belle sélection d’objets de design

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Avec MB Gosserez. CrÇdit Guillaume de Sardes

Exposition Minautore

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