Tout est une question de timing, d’alignement des planètes. Par exemple, il aura fallu 12 ans pour que cette interview avec Awir Léon se fasse, mais avec les aléas de la vie, il est facile de perdre de vue quelqu’un ou de ne le croiser que rarement. En y réfléchissant, cette discussion avec n’aurait pas pu mieux tomber qu’à ce moment non plus: signé chez Nowadays, de retour d’une tournée avec le chorégraphe Emmanuel Gat et enfin prêt à délivrer un album intense au croisement entre James Blake et Thom Yorke. Il y avait beaucoup à dire, alors on a pris le temps avant son passage au Trabendo où il jouait ce soir, partageant la scène avec Petite Noir et The Invisible, qu’on n’a pas vu d’ailleurs parce que vous avez compris la blague.

BEWARE: Comment veux-tu qu’on fasse, comme si on ne se connaissait pas ?

AWIR LEON: On se connaît un peu quand même, non? (rires)

B: C’est vrai, je voudrais qu’on revienne au tout début, avant Awir Léon. Tu as grandi dans une famille très artistique avec une mère directrice d’une école de danse, tu as tout le temps eu accès à l’art, ça fait quoi ?

A: Je pense que ça t’enlève principalement la peur, ou l’espèce de côté sacré que peuvent avoir les gens qui disent « j’oserais jamais monter sur scène pour chanter ou jouer de la musique ». C’est vrai que pour mes frères, mes soeurs et moi, on est sur scène depuis qu’on a 3 ans.

B: Tu n’as jamais eu le trac ?

A: Ah si si, je l’ai toujours. Parce qu’il y a toujours un truc qui fait que tu l’as. C’est juste qu’on n’a jamais eu ce moment où on se dit que c’est quelque chose qui est réservé aux autres.

B: Je me souviens il y a 11 ans, tu me faisais écouter des morceaux où tu samplais de la soul, du jazz ou des rythmes africains. D’ailleurs je me rappelle que tu avais des tresses…

A: (rires) oui, j’étais un blanc à dreads!

B: Et donc tu as commencé la musique avant la danse, tu jouais de quel instrument ?

A: En fait, au dessus de l’école de danse que gère ma mère il y a une école de musique. Du coup on avait un peu accès à tous les cours avec Sylvain (son frère ndlr), de façon un peu informelle. On pouvait se balader et prendre un quart d’heure de batterie, ou un quart d’heure de cours de piano…On a commencé à jouer comme ça, plus après avec la famille où tout le monde jouait d’un instrument. Tu vois la famille polonaise, dans les mariages, les anniversaires, on ne passait jamais de CDs, c’était tout le temps mon grand père au violon, avec son frère à la contrebasse. Pour moi ça a commencé avec le piano, puis j’ai beaucoup joué en tant que batteur dans les trois premiers groupes qu’on avait avec Sylvain.

B: Ca ressemblait à quoi ?

A: C’était du punk, ça s’appelait Tetsuo!  Après on a eu un 2e groupe dans le même genre avec un autre gars, et on est passé à un groupe de funk, puis je suis parti à Paris et j’ai commencé tout seul le beatmaking comme je n’avais plus de batterie.

B: Ca t’es venu naturellement de chanter en anglais ?

A: Oui, en fait on a grandi sans musique française, genre zéro. Ma mère écoutait beaucoup de soul, Marvin Gaye, the Temptations… Et mon père beaucoup de bossa nova, des standards comme « the girl from Ipanema ».

B: Et donc avec le beatmaking, tu en es venu au rap

A: Oui, c’est à ce moment que j’ai rencontré J. Kid et que j’ai commencé à rapper sur ses instrus.

B: Et c’est comme ça qu’a commencé Unno

A: À fond. Ça devait faire un an ou deux que je faisais du beatmaking, je rappais, je chantais dessus. Célia (sa soeur ndlr)  a fait écouter ça à J. Kid qui m’a dit « c’est mortel, viens à Dunkerque ».  C’était en décembre 2008 je crois, et fin février 2009 on avait un EP de 5 titres.

B: Ça fait super longtemps qu’Unno existe en fait

A: Oui, sous la forme actuelle, ça fait depuis 2010.

B: Qu’est-ce qui a fait qu’on parle beaucoup plus de vous maintenant alors que vous n’avez pas forcément changé depuis ce temps-là ?

A: C’est parce qu’on ne sait pas se vendre, aucun d’entre nous (rires). Du coup, le fait de passer sur un label qui a fait le travail a beaucoup aidé. Après pleins de choses se sont faites dans les temps je pense, la rencontre avec Nowadays a été organique. Ça a amplifié le projet.

Awir Léon

B: Comment tu as géré ce projet solo du coup? On pourrait penser que comme vous êtes enfin signés sur un label, il faut tout mettre dans un seul projet.

A: En fait, ça a commencé dans les moments où on n’était pas à jouer ensemble avec Unno, on a toujours nos projets solos avec Jayfly. A la base, les premiers morceaux que je sortais sous le nom de Léon, c’était les sons que faisais dans le train quand je partais en tournée de danse, le projet s’est développé comme ça.

B: Justement, j’ai l’impression que cet album donne une grande place à la danse, que tu pratiques également. Est-ce que c’est l’influence du travail avec le chorégraphe Emmanuel Gat ? On pourrait imaginer ça comme un soundtrack d’une performance.

A: C’est le cas avec le spectacle « Sunny » d’Emmanuel Gat ! En fait en septembre 2015, je voulais me concentrer sur Awir Léon, et mine de rien la danse prend beaucoup de temps dans un planning. Emmanuel a commencé à me parler de la nouvelle pièce, et je lui ai dis que je ne la faisais pas. Il est revenu vers moi 3 jours après, en me proposant de faire la pièce en tant qu’Awir Léon. A la base l’idée était que je fasse une bande son en live, et finalement c’est devenu complètement un concert avec les morceaux de l’album.

B: Cette année vous avez fait le tour des biennales avec « Sunny », c’était comment ?

A: C’était cool! On a hâte que le spectacle retourne en février.

B: La musique appliquée sur la danse, ça a été une contrainte dans la création ?

A: Pas du tout, les morceaux de l’album existaient déjà depuis longtemps pour certains. Quand on a commencé à bosser sur la pièce, l’album était déjà quasiment fini.

B: On parle de danse sur scène, mais aussi dans tes clips. Je pense à « Sitting so high » qui a été tourné à côté de chez tes parents. Comment s’est passé le tournage ?

A: Je voulais le réaliser moi-même, parce que je trouve que c’est rare de trouver des réalisateurs qui savent filmer la danse. Et même pour ceux qui savent le faire, ça ne correspond pas forcément à ce que j’ai en tête.

B: Ça a été chaud à le faire toi même ?

A: Un peu oui, ce n’est pas un travail que je connais donc j’y suis allé à tâtons. Nowadays a été un super support, ils ont tout de suite dit OK.

B: Il y a un autre clip, pour le morceau « maybe we land », qui est la suite de « sitting so high »,  il y aura encore une suite ?

A: Il y en aura un troisième

B: C’est quoi le synopsis derrière ces clips ?

A: En fait, comme « Giants » est vraiment hyper personnel, j’ai voulu l’illustrer en montrant le processus qui a amené à l’album. J’ai pris mes 15 dernières années et je les ai mises sur 3 clips. « Sitting so high », c’est moi sur une montagne dans le nord qui regarde les autres en me disant que j’ai envie d’être comme eux.

B: C’est un isolement ? 

A: Pas vraiment, c’est plus une envie de s’intégrer à quelque chose, de voir la grande ville et de se dire « j’aimerais bien être là ».

B: C’est marrant, je voyais ça différemment quand tu dis « everyone is sitting so high ». Comme l’isolement dans lequel on est tous à cause des réseaux sociaux, le manque de relations humaines

A: Complètement, c’est vrai que ça nous rend bien seuls.

B: En y repensant, je crois même qu’on est la dernière génération à avoir eu une vie pré internet, tu sens cette différence avant / après ?

A: Oui, et pour le pire au niveau de la relation humaine. Nos capacités de communication sont de plus en plus basses, ne serait-ce juste pour parler. Je pense à un mec qui se garait en bas de chez moi, à un endroit où ça n’a pas plu à quelqu’un d’autre, c’est parti en baston direct. J’ai l’impression qu’avant ils auraient peut être discuté ensemble.

B: Alors que bizarrement, on n’a jamais autant parlé de communautés qu’avec les réseaux sociaux

A: J’ai l’impression que ça ouvre tellement la possibilité d’aller loin pour chercher des gens qui te ressemblent, qu’on se dit qu’on n’a plus besoin de ceux proches de nous, parce qu’on a notre réseau, notre communauté de toute façon. Alors qu’en fait, tu vois tes potes une fois tous 8 mois.

B: Je voudrais qu’on parle de « maybe we land » qui est mon morceau préféré. Est-ce qu’il y a un lien avec « As we land » de Unno ?

A: Non pas du tout, mais je m’attendais à ce que quelqu’un fasse le parallèle donc c’est cool (rires). Mais en fait il y en a un, parce qu’on est en train d’écrire l’album d’Unno en ce moment, et en même temps que « Giants », donc il y a beaucoup de thèmes qui reviennent.

B: Dans Unno, vous écrivez à 3? Comment tu dissocies les deux projets ?

A: Non c’est toujours moi, le truc c’est que je n’écris jamais seul quand je travaille sur Unno. Je n’écris que lorsqu’on est ensemble avec les gars, et je pense que forcément ça me met dans un autre mood tu vois. Quand tu es tout seul, tu parle à toi même, tu rentres dans des sujets plus introspectifs, alors qu’ensemble on a une conversation à 3, ça avance plus.

B: Il y a aussi un autre morceau que tu as sorti avant, « Malawi windmill ». Je trouve qu’il représente beaucoup ta façon d’écrire, tu peux en parler ?

A: Ca raconte l’histoire de ce gars qui a fabriqué une éolienne qui créait de l’électricité pour son village. J’avais appelé ce morceau comme ça en espérant que les gens tapent ça sur Google pour s’intéresser au sujet (rires). C’est vrai que toute mon écriture est un peu faite comme ça, si tu lis les textes c’est bien difficile de comprendre quelque chose au premier abord, parce que la plupart du temps je ne sais moi même pas de quoi je parle. En fait, j’ai gardé quelque chose qui vient vraiment du rap pour le coup, cette espèce d’écriture instinctive. Parce qu’à partir du moment où je sais de quoi je parle, ça devient nul. Mais vraiment, je fais des textes premier degré, bateau…J’ai besoin d’écrire en faisant des associations d’idées, et la plupart du temps quand je finis mon texte comme ça, une semaine, un mois, un an après je me rends compte de la situation de laquelle je parlais. Ça devient une espèce de mémo de mon cerveau complètement libre de tous jugements. C’est marrant, c’est une espèce de toi qui te connaît mieux que toi sur le moment.

Awir Léon

B: Du coup, cet album est une collection de photographies de toi à certains moments

A: En fait, pendant toute la création j’étais très focus sur le fait que ça raconte mon histoire personnelle, chose que je n’avais pas faite avant, même pas avec Unno. J’avais envie d’être dans le processus où tu te donnes sans masque, sans personnage, sans rien. Une fois que l’album a été terminé et qu’on a commencé à faire les vinyls, je me suis dit « putain, c’est hyper égocentrique en fait, qui en a quelque chose à foutre ». Du coup, je suis revenu à la source de l’idée de ce projet, c’est que les gens qui racontaient leur vie m’ont toujours servi d’appui. Si quelqu’un peut s’appuyer sur cet album de la même façon, tant mieux.

B: En général, tu as ce cap du premier album qui est le plus sincère, et puis le « fameux second album », ça te fait pas peur de ne rien avoir à raconter ?

A: J’ai l’impression d’avoir déjà passé ce cap du premier album, parce qu’on a tellement produit avec Unno sur les 8 dernières années. J’ai déjà eu ce moment de « qu’est-ce que je vais raconter maintenant? ». Surtout qu’il y avait un moment pour moi où c’était hyper facile d’écrire parce que j’avais en moi beaucoup de colère personnelle par rapport à pleins de trucs, c’était un exutoire. Quand j’ai commencé à me poser et à sortir de toutes ces choses, je me suis demandé de quoi j’allais parler. Et en fait c’est le moment où ça devient intéressant, où j’ai trouvé une autre façon d’écrire, mais ça a pris du temps, quelque chose comme 4/5 ans.

B: C’est vrai que la première chose instinctive qu’on fait quand on écrit, c’est parler des choses qui nous révoltent

A: Oui, et à cette époque-là je savais de quoi je parlais par contre, en me disant « je vais parler de ça, ça va être trop bien, et je vais prendre cet angle-là et celui-là ». C’est quelque chose de très conscient, que je serais incapable de faire aujourd’hui. L’écriture que j’ai aujourd’hui ne va pas s’arrêter de bouger mais avec ce processus je peux écrire indéfiniment, je prends ce qui vient.

B: Au moins, tu ne tombes pas dans la spirale infernale du « poète maudit » qui doit aller mal pour pouvoir écrire

A: J’ai eu ce moment-là, en me demandant si je devais continuer d’aller mal pour écrire, parce qu’écrire pour dire que tu vas bien c’est un peu…Je veux dire, il y a plus de couches qu’être un poète maudit ou aller bien dans l’humain. Mais pour s’en rendre compte, il faut réussir à le toucher. Après il y a ceux qui écrivent de manière très consciente aussi, mais pour une communauté, comme Kendrick Lamar.

B: Je voulais savoir, comment vois-tu la France avec ton regard extérieur, maintenant que tu vis à Amsterdam ?

A: J’ai l’impression que ça devient de plus en plus réac. Je pense que la situation globale est tendue, mais qu’en France on est dans un climat encore plus propice à cette tension. On rajoute au dessus de ça des problèmes qui n’ont pas de raison d’être, et on est très forts pour s’attacher à des conneries. Après, je sais pas, c’est un peu nul de dire « c’est eux qui veulent ça », mais j’ai l’impression qu’il y a pas mal de carottes qui sont tendues et que la France a tendance à s’y attacher plutôt que de voir les vrais problèmes.

B: Genre le Burkini, pour ne pas le nommer

A: Ce genre de connerie. Tu vois, en Hollande les femmes bossent voilées et côtoient celles qui ne sont pas voilées dans le même magasin, et tout le monde s’en fout (rires). Je pense que notre génération, je veux dire ceux qui n’ont pas grandi dans un château, s’en fout. On a tous grandi ensemble, j’ai pas beaucoup de souvenirs d’avoir eu des potes français « de souche », tous les blancs étaient polonais ou italiens!

B: Tu crois qu’il y a quand même de l’espoir ?

A: Oui carrément. En tout cas, les gens qui font partie de ma vie pensent tous comme ça.

B: On parlait au début de toi sur la montagne, avec cet album tu attends quoi, que les gens te comprennent ? Ou qu’ils se comprennent ?

A: J’ai pas vraiment besoin qu’ils me comprennent. Disons que si ça peut être une invitation à se regarder honnêtement, c’est déjà cool. Après je vois ce projet comme une plate-forme, c’est sûr qu’à un moment je vais y chorégraphier une pièce de danse, j’irai plus loin dans la vidéo. En fait, c’était un peu pour laisser les gars d’Unno tranquille (rires).

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