C’est une belle femme pleine d’energie qui entre dans un café où je m’étais posée rue des Petites Écuries. Elle se présente “Alsara”, un grand sourire aux lèvres. Un peu speed de ces derniers jours de tournée avec son groupe “the nubatones”. Sa dernière étape : Paris. Et avant de retourner dans son Bronx (presque) natal, elle nous fait une pause Beware autour d’un martini rouge.

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Qui es-tu ?

Mon nom est Alsara, je suis née à Khartoum, Soudan. Je vis aujourd’hui à New-York où je suis chanteuse, compositrice et musicologue.

Où nous trouvons nous actuellement ?

Nous sommes dans un bar, près de Strasbourg Saint Denis. Avec mon groupe, nous sommes venus présenter notre album “Manara”.

Les cultures des pays où tu as vécu ont-ils influencé ta musique ?

J’ai vécu au Soudan, au Yemen et aujourd’hui à New-York. Je pense que les choses qui m’ont influencée viennent de plusieurs parties de ma vie. Toutes ces expériences ont influencé ma personne, ce que je suis et non ma musique directement. La majeure partie de mon éducation musicale a commencé lorsque j’avais 12 ans aux USA. Ma perception des choses, de la vie a réellement commencé lorsque je suis arrivée à New- York.

Quelle langue as-tu choisi pour cet album Manara ? Et pourquoi ?

Je chante en dialecte arabe soudanais, parfois en Nubien. Il y a eu une décision consciente de réaliser cet album d’abord en arabe. La première question que les gens me demandent lorsque je les rencontre est “d’où viens-tu?”. J’ai un visage typé, même au Soudan, les gens me demandent d’où je viens. C’est une question qu’y m’a été posée toute ma vie et qui est devenue un point central dans ma musique. L’identité, prouver l’authenticité de ses origines, avoir à agir d’une certaine façon du fait de ses origines a été une vraie source de stress. Cela m’a poussée à m’intéresser à la façon dont les gens définissaient leurs identités dans la musique. J’ai commencé à écouter les musiques dites “identitaires” : la musique des Balkans, aborigènes, la cumbia… Les gens perçoivent souvent la tradition comme quelque chose de stationnaire, qui ne doit pas évoluer, un standard en quelque sorte.

Peut-être parce que j’ai été une enfant issu de l’immigration, je me suis intéressée à la façon dont la culture est exprimée dans la migration. J’ai relevé qu’habituellement il y a deux réactions :

  • Être obsédé par rendre la forme la plus “authentique” de la tradition
  • Fuir totalement sa culture

Malheureusement, l’idée que le mélange de ces deux aspects est impossible persiste. L’idée même de l’authenticité est une part importante de l’industrie musicale. Prouver que l’on est vraiment un bon investissement, que l’on est Vraiment soudanais. Un artiste, de mon point de vue, doit seulement être lui- même. Lorsque certains tentent d’exprimer leurs traditions, ils sont pris au piège, on les pousse à entrer dans des boîtes et ce n’est pas bon pour la créativité.

J’essaie d’explorer ma culture, ma terre, avec ma musique. Exprimer ma vision de ce que sont mes terres (d’accueil ou d’origine). Cela m’a pris de nombreuses années pour comprendre que ce que je considérais comme “chez moi” était en moi.

Quelle pourrait être ta définition de frontière en tant que musicienne ?

Le danger, parfois, vient de personnes qui pensent que la musique représente uniquement une nation ou une ethnie. Je veux être sûre que cette idée ne soit pas le reflet de mon travail, mais qu’il représentera ce que je suis ou plutôt qui nous sommes dans le groupe. Les gens sont intéressés par l’honnêteté sur scène. Être honnête avec moi-même, mon groupe et le public. C’est uniquement comme cela que l’on pourra soulever tous types de barrières : l’Honnêteté.

Quel est ton processus pour composer ?

Il est constamment en mouvement. Certaines des chansons sont une idée qui traverse ma tête, d’autres prennent des années à devenir réelles. Il y a toujours les trois mêmes étapes dans mon processus de création. L’idée qui germe et se construit dans ma tête. Puis vient la confrontation et l’échange avec le groupe qui permet de rendre l’idée réelle et enfin le travail pour faire de cette idée un morceau.

Si l’on se concentre sur notre album Manara, nous avons été au Caire l’été dernier. Durant notre tournée, nous avons tenté de travailler sur cet album, nous avons même pris un mois supplémentaire là-bas. Cependant le Caire est une ville tellement intense, tellement emplie d’énergie que nous n’avons pas pu nous concentrer suffisamment et avons choisi plutôt de nous nourrir de toute cette effervescence. Quelques mois après notre retour, nous avons senti que nous étions enfin prêts à faire cet album et avons décidé de partir deux semaines au Maroc. Cette fois-ci il était question de calme alors nous avons vécu tous ensemble dans une grande maison au sein d’un petit village au Maroc. Durant 15 jours non stop, nous avons vécu, mangé et travaillé ensemble ce qui a créé une réelle harmonie et connexion qui se ressent encore aujourd’hui dans le groupe .

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Dans plusieurs de vos chansons on entend de l’eau couler, comme un fil conducteur de votre album, y a t-il une signification particulière?

J’ai enregistré ce son à New York, plus particulièrement à la “dead horse bay”. C’est un petit port où, dans les années 50, les gens venaient jeter les carcasses de chevaux. Nous étions là-bas pour tourner une vidéo et le bruit m’a plu. That’s all.

Je l’ai utilisé pour lier plusieurs tracks de l’album, ce qui était important pour moi. A vrai dire, même le titre de l’album “Manara” signifie la maison blanche, la maison illuminée et une de nos tracks signifie l’eau, la mer. Pour moi la lumière et l’eau sont deux éléments qui signifient le mouvement, le voyage qui décrivent bien notre univers. J’associe le bruit de l’eau avec le mouvement, le fait de traverser des frontières, de transiter.

Y t-il des instruments traditionnels que vous utilisez dans votre album ?

L’oud, le Ngoni un instrument d’Afrique de l’Ouest qui ressemble à un bébé guembri souvent utilisé dans la musique Gnawaa. Beaucoup de percussions, tel que le bongo, le bendir.

Où trouves tu ton inspiration ?

Tout est une inspiration, la vie est une inspiration. Je bouge tellement et traverse tant de frontières même si ma légitimité est remise en question alors que j’ai un passeport américain. À chaque voyage on continue de me demander si mon passeport n’est pas un faux. La question de ma légitimité est encore remise en question. La migration ne s’est pas arrêtée quand j’ai eu mes papiers. Je vais dans cette salle spéciale à chaque aéroport, je me fais arrêtée et questionnée partout quand je voyage. Encore aujourd’hui, je vis quotidiennement l’expérience d’un migrant. Être un migrant devrait être une étape temporaire. Quand tu deviens permanente, que tu as les papiers du pays où tu vis on devrait arrêter de te faire vivre cette expérience supposée être temporaire. La réalité, la politique aux frontières est bien loin de cela. Je serai toujours immigrante aux yeux de certains. Ce sont toutes ces expériences, ces mouvements, ces voyages qui me nourrissent quotidiennement et font de moi ce que je suis aujourd’hui. Je suis une personne multidimensionnelle comme chacun d’entre nous et la plupart des gens l’oublie en se concentrant uniquement sur ce que les gens représentent et non ce qu’ils sont.

Te souviens-tu de ton premier souvenir musical ?

J’avais 4 ans. Mes parents étaient occupés à gérer les inscriptions des personnes venues voter. Depuis de nombreuses années il n’y avait pas eu d’élection au Soudan et cette première fut un grand événement auquel mes parents ont pris part en 1986. Ma mère m’emmenait avec elle dans la voiture, de lieux en lieux pour encourager les gens à s’inscrire au vote. Mes parents ont toujours été des activistes, très engagés encore aujourd’hui. J’ai beaucoup de respect pour les activistes, pour leur travail, je les supportent et j’en ai été une aussi. Aujourd’hui je fais un travail différent. Dans les amis de mes parents, qui eux aussi prospectaient, il y avait des poètes et des musiciens. Les musiciens faisaient souvent des petits concerts pour rassembler les gens et les pousser à aller voter et je me joignais à eux. J’ai commencé à chanter avec eux des chansons de promotion pour le vote, des chansons engagées et les paroles ressemblaient de près à “nous ne serons pas manipulés par les règles de l’économie, nous ne seront pas manipulés par les banques ou l’état”… et j’avais 4 ans !

Pourrais tu nous donner tes lieux de prédilection dans chaque ville où tu as vécu ?

Commençons par le Soudan, je dirais Kirma (à vérifier) qui est un tout petit village. Ça doit être à 1h au nord de Dongola. J’adore ce village où se trouve un gigantesque temple ancien de plus de 10 000 ans je pense. Je me souviens y être allée toute petite. Les gens ne sont pas vraiment concernés par ce temple, personne n’en prend vraiment soin et n’y fait attention. C’est à l’image du comportement adopté par le gouvernement Soudanais envers son patrimoine… Le sud soudanais a plus de ruines que l’Égypte. Nous devrions être d’avantage fiers de notre héritage si divers et riche!

 

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Ensuite pour le Yémen, Adaan. Cela se trouve sur les rives du Golf à la péninsule. J’y allais tous les week-end avec ma mère lorsque nous vivions là-bas. La température de l’eau est parfaite, la verdure est luxuriante, il fait un peu chaud mais lorsqu’on est dans l’eau on oublie vite.

Enfin mon lieu préféré à New-York…. ma maison (rire)! Brekin beach. C’est un quartier au bord de l’eau à Brooklyn. Beaucoup d’immigrants y sont installés, des russes, des pakistanais, des juifs, bangladais… J’adore l’ambiance de ce quartier avec les enfants dans les parcs, les feux d’artifices parfois le vendredi soir, les huitres, les restaurants, les étranges club de musique russe.

Qu’aimes-tu dans la musique ?

Il y a tellement de choses que j’aime dans la musique… Ce que je préfère peut-être c’est la façon dont les personnes réagissent à la musique et communiquent grâce à elle. C’est difficile dans la vie de tous les jours d’avoir une communication sans “détraqueurs” tel que votre téléphone, votre agenda, vos soucis, vos histoires… et en toute honnêté. Dans la musique c’est différent car lorsque tout est réuni pour que ce soit parfait, il faut être le plus honnête possible pour que les gens puissent faire vibrer chaque partie de leur corps. Nous sommes le plus honnête possible dans ces moments d’échanges. C’est tout ce que je souhaite, parler honnêtement.

Interview réalisée par Ines Bodi

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