Ce jeudi 26 janvier, sera projeté, à la Maison sage, le documentaire Portraits Parisiens, fruit de l’association entre l’artiste Andy Picci_ dont nous avons évoqué le travail _ et du photographe Wolf Mike

Ce beau bébé de 42:06, filmé en numérique, s’attache à nous croquer les portraits de divers protagonistes, moult, mais peu variés, c’est-à-dire celui de Thomas Baignères (Musicien poète), de Quentin Véron (Designer fourreur), de François Crimon (Musicien), de Quentin Pontonnier (Designer Bijoutier), et de Karim Reveillé (Musicien). 
Tout d’abord que l’on s’entende, ces gens-là se connaissent, même qu’ils se fréquentent entre eux, et leur somme additionnée ne fait pas un dixième de ce qu’est Paris, il ne sont pas exhaustivement Paris, ils ne sont pas Paris, c’est plus un portrait à la parisienne, qu’un portrait de parisien, comprenez la nuance.

Le terme parisien est à prendre au sens esthétique. La forme en soit du documentaire n’est pas vilaine ; je veux dire c’est noir et blanc, donc très spleen, puis très Jarmusch, car les gens discutent, s’ils ne discutaient pas ça ne serait pas Jarmusch, mais juste spleen. Wolf Mike fait le travail, avec sa caméra à l’épaule, et s’attarde autant sur les personnages que sur les extensions de cesdits personnages, tels que leurs bijoux, leurs anneaux, leurs bracelets, ou leurs bières et leurs cigarettes, qui sont tout autant bijoux à leurs manières. En soi l’image fait vieillotte, comme issue d’un temps révolu, et cette impression vieillotte se confirme par l’utilisation d’une musique gitane has-been depuis des décennies, donc vieillotte elle aussi. Pour un portrait de gens bien vivant, il y a quelque chose d’irrémédiablement funèbre qui se joue là.

On comprend le fond, on adhère à la démarche, de suivre des artistes à travers leurs journées, car après tout, de mettre plein d’artistes à l’image, ça fait de l’art, et puisque l’artiste vit pleinement son art, l’acte de filmer sa vie est un acte pleinement artistique. Cela va de soi. Alors on suit ces personnages dans leurs quotidiens, on les regarde, même qu’on les écoute, ils sont en somme la matière artistique de ce documentaire, et ce documentaire les met en image d’une manière si esthétisante, si méticuleusement esthétisante, que ses portraits deviennent avant tout des portraits esthétiques, et donc ce documentaire devient une œuvre exclusivement esthétique. Or la chose est paradoxale, car la forme documentaire, peu esthétisante de nature, s’est toujours vantée de vouloir remettre l’homme au centre du sujet, en opposition à l’image, or ici, l’homme devient radicalement image, l’homme n’est plus qu’image ; les deux se confondent, se brouillent et s’embrassent.

J’ai dit  portrait esthétique , mais est-ce possible ? Peut-être. Du moins pas tout le temps ; nous ne sommes pas naturellement des créatures esthétiques. On peut l’être un instant pour une photo, ou deux heures durant pour une soirée. Mais s’il nous faut nous confier, s’il faut vraiment parler de soi et être vrai avec ce qu’il y a de vrai, alors il n’y a plus d’esthétisme. Ceux qui gémissent dans l’exiguïté des confessionnaux d’église ne sont pas esthétiques, ils sont à l’opposé de l’esthétisme, ils sont humains. ; car voilà le grand drame de l’image : l’humanité. L’humanité a toujours été le premier ennemi de l’esthétique.

Et de l’humanité justement, chez l’artiste d’aujourd’hui, celui dépeint par Andy Picci et Wolf Mike, de l’humanité, il en reste peu. Pourtant, il y aurait à dire, je veux dire par là qu’ils sont plutôt touchants ces artistes-là, rappelez vous les paroles de Ferré :

Et tu croyais en ma bohème/ mais si tu pensais à vingt ans/ qu’on peut, vivre de l’air du temps/ ton point de vue n’est plus le même.

C’est vrai qu’ils n’ont plus vingt ans, et en sous main l’histoire de ces portraits, est un peu l’histoire du temps qui passe. Ce temps barbare qui fauche à la manière d’Attila ; ces artistes sont des bohèmes vieillissants, et ça vieillit mal, le bohème. Or chez eux, le temps ne semble pas passer. Eux ils sont artiste en état, c’est à dire pas artiste sur le retour, ou artiste en devenir, artiste qui avance, artiste qui recule, mais artiste en état figé, artiste comme si l’on était malade. Le temps devient brutalement long, c’est une grande salle d’attente la vie d’un artiste. Ils sont dans les limbes de la célébrité, dans le purgatoire du devenir, en attente d’un appel, d’un succès, d’une prochaine œuvre. Ils n’ont plus à être artistes, ils le sont déjà, alors que faire, si ce n’est tuer le temps, de se rendre d’une soirée à une autre, comme des âmes en peines, comme des Hollandais volants ?

Ils sont donc irrémédiablement artiste, et s’il ne l’était pas avant ce documentaire, maintenant ils le sont, car dans ce documentaire, le serpent se mord la queue : on les filme, car célèbres, mais ils sont célèbres surtout d’avoir été filmés. Vous les connaissiez un peu avant, peut-être, oui, si peu, ne pas les reconnaitre c’est leur faire des méchancetés. Ne leur faites pas cette méchanceté.

Je parlais de manque d’humanité, pourtant dans Portrait parisiens, des gens se confient, ils parlent de la mort, ils parlent de choses, on les amène à se confier via le questionnaire de Proust ; rien n’est plus sacré et plus vrai que la confession. Mais là encore, la confession est uniquement esthétique. La faute n’est pas à accréditer aux intervenants de Portraits Parisiens, mais plus à Proust, surtout à Proust, et à son questionnaire, qui est une bêtise, et je me navre qu’après tant d’années on ne remarque pas que c’est une bêtise, la plus grande de toutes. C’est notre faute à nous, ce questionnaire, on l’a laissé nous envahir, il est trop vieillot, non, surtout il est trop bourgeois. Il demande à ce qu’on cite son poète préféré, alors que c’est déjà un luxe de pouvoir lire un poète, et plus luxueux encore d’en préféré un à un autre, car le questionnaire de Proust était fait pour des gens luxueux, luxueusement bourgeois, c’est un questionnaire de petit bourgeois, non vraiment si vous voulez connaitre l’humanité, lisez plutôt Dostoïevski, car vous n’en trouverez pas chez Proust. Comment je le sais? C’est Proust lui-même qui le dit.

Et d’ailleurs dans leurs réponses aux questionnaires de Proust, n’espérez rien, ni bons mots ni truculence de l’âme; l’un dit aimé Edgard Allan Poe et les corbeaux, la couleur noire, « Daniel » Elfman, et confie ne pas voir la mort comme quelque chose de négatif ; l’autre lui dit aimer Baudelaire sans pouvoir toute fois citer un texte. À apparence hors du commun, pensée plutôt commune. Mais qu’importe, on s’en fout, c’est les scientifiques qu’on juge aux connaissances. Pas les artistes. D’ailleurs moi aussi j’aime bien Poe et les corbeaux.

Alors bien sûr, car artiste ils sont, ils répondent au questionnaire avec beaucoup d’attitudes, toujours avec de l’attitude, même que l’un garde ses lunettes de soleil, l’autre ne regarde surtout pas la caméra, c’est très mis en scènes, en cela surtout très esthétique.

Et lorsqu’un artiste singe sa confession, truque son intimité, que lui reste-t-il ? S’il peut vendre son cul, ou un cul truqué, que ne vendrait-il pas d’autre? Chez l’artiste tout est à vendre, même l’intimité, alors leurs intimités il la vende sur l’étale du boucher, et de cette intimité, ils en font une œuvre, et cette œuvre une fois faite, ils auront alors tout vendu et ils ne leurs restera plus rien. Avant le grand sacrifice de l’artiste était de se montrer. Brassens, à l’époque, chantait :

 Qu’à l’homme de la Ru’ j’avais des compt’s à rendre/ et que, sous peine de choir dans un oubli complet/ j’ devais mettre au grand jour tous mes petits secrets. 

Aujourd’hui, c’est l’étape primordiale! il montre tout jusqu’à ses pleurs, jusqu’aux saintes pleures, jusqu’à ce qu’il y a de plus obscène, au bout de l’obscénité, tout au bout du bout de la pudeur

Cette ultra esthétisation nous les rend presque imaginaires ; comme des images mouvantes. Mais à de rares moments, le vernis craque, et on devine que leurs têtes doivent être serrées sous les lanières du masque : Quentin Pontonier parle de la peur, de la solitude, et de son besoin d’attention ; François Crimon enlève finalement ses lunettes de soleil et évoque le courage qu’il y a dans le simple fait de se « tenir debout » chaque jour ; Karim Reveillé échange dans le métro des regards complices avec sa compagne. De l’humanité, en somme.

Et à la fin du film, on devine l’effort abrutissant que nécessite de tout ces trucages, car le spectateur est ici dupé, il ne voit pas d’être humains,  mais des représentations d’être humain, et être une représentation d’être humain, comme tout ce qu’il y a de mauvais dans ce bas monde, épuise fatalement.

On dit dans la bible que les travailleurs sont le sel de la terre ; le sel, ça brule, mais ça empêche surtout les choses de pourrir. L’artiste lui, serait plutôt son miel, et en cela Thomas Baignères, Quentin Véron, François Crimon, Quentin Pontonnier, Karim Reveillé, et tout autant Andy Picci et Wolf Mike, sont le miel de la terre. Ils sont la douceur et l’amertume, mais aussi l’exubérance et l’excessif. Ils en payent le prix cher, car la nonchalance à son prix, la vie d’artiste aussi. Et dans la grande mécanique du monde, les artistes qu’ils sont, accomplissent leurs tâches, mais une tâche plus abstraite et tout aussi peu enviable que celle de celui qui travaille au champ. Pour cette fois encore, ils se sont travestis et ont dansé pour nous. Pour cette fois encore ils ont fait les clowns. Ce documentaire est à regarder comme leur ultime prouesse. Prouesse profondément mélancolique. Mais Bon Dieu, quelle prouesse.
Chapeau l’artiste.

 

Rendez vous d’ailleurs à La Maison Sage,15 Boulevard Saint-Martin, 75003 Paris, ce jeudi 26 janvier, pour vous en faire une idée.

Andy Picci http://www.andypicci.com/

Wolf Mike http://www.wolfmike.com/

La Maison Sage http://maison-sage.com/

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