Et si on imaginait deux grands types de musique : celle qu’on met en soirée, qu’on écoute dans la rue, et qu’on ne fait souvent qu’entendre, et celle qui s’écoute de la même manière qu’un film se regarde, avec la même attention qu’un livre se lit. La musique de Nicolas Jaar appartient très clairement à la deuxième catégorie. Elle relève d’une inspiration forte et d’un travail acharné qui semble pourtant naturel : lorsque vous écoutez un de ses albums d’une traite, vous ne remarquez souvent pas les transitions entre les morceaux. Tout cela est en effet écrit comme une seule œuvre. Un livre dont chaque morceau de musique est un chapitre. Sirens est de ce genre là aussi, on va voir pourquoi !

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Pour ceux qui connaissent l’animal, la complexité de sa musique ne sera pas une surprise. C’est un choc pour les oreilles : genres multiples, cassures rythmiques violentes et inattendues, bref, vous aurez à peine le temps de vous habituer à ce que vous entendez, avant d’être tirés hors de votre concentration par un élément nouveau arrivant pleine balle dans vos oreilles. Concrètement cela signifie qu’au lieu de vous replonger dans vos pensées après vous être habitués au rythme, à la mélodie, etc., vous serez très probablement surpris par la musique, et vous aurez du mal a vous focaliser sur autre chose.

Donc voilà, imaginez que vous êtes le chien de Nicolas Jaar, et quand vous allez renifler trop loin, il tire sur la laisse pour vous rappeler que la promenade, c’est avec lui que ça se passe.

Et c’est pour cela que cet album appartient a la deuxième des deux catégories de musique citées au dessus : écouter Sirens, le découvrir, c’est une activité principale, et non pas une écoute passive.

 

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Niveau ambiance, c’est pas vraiment joyeux, pas triste non plus, mais ça transporte ! La richesse des samples utilisés nous laisse entendre des sons lointains, des voix d’enfants, et puis des trucs pas vraiment identifiables sur lesquels on s’interroge encore. En revanche, c’est Nicolas Jaar lui-même qui chante sur ses morceaux. Surprenant pour un producteur mais très agréable.

La review chapitre par chapitre

Chapitre 1, Killing Time

On se verrai bien tuer le temps sur Killing Time d’ailleurs. Celle-ci se prête particulièrement à la réflexion. La première, c’est vérifier que vous avez bien lancé le morceau. En effet, les 30 premières secondes se passent dans le silence, ou tout au plus dans un souffle. Ça commence avec des bruits de pas et au bout d’une minute, Nicolas Jaar tire sur la laisse : bris de glace sur fond de piano un peu chelou, et ça revient, et ça revient, et ça revient. Par la suite, le morceau s’installe et devient très ambiant. Une façon très accrocheuse de débuter Sirens.

 

Chapitre 2, The Governor

Et le mélange des genres commence. Retour aux classiques du rock’n’roll : niveau chant c’est un petit peu du Elvis – elle m’a personnellement fait penser à Jailhouse Rock, pour ne citer que celle-ci – entrecoupé de passages plus énergiques, mais surtout samplés, au cour desquels on assiste une fois de plus au tirage de laisse du producteur. Rythmiquement, ça reste du rock. La deuxième moitié de la chanson arbore un solo de clarinette des plus conceptuels, qui remplace la voix pour aider les samples finaux à s’installer.

 

Chapitre 3, Leaves

Leaves est plus un interlude qu’un morceau à part entière. C’est d’ailleurs le passage le plus court de l’album, laissant tout de même entendre quelques voix enregistrées. On sent comme un désir de retour aux sources : Jaar, américano-chilien, a choisi de placer des voix aux sons plus chilien qu’américano. De l’espagnol quoi ! Ce qui donne un indice sur la suite, et fluidifie un peu la transition entre le précédent chapitre et le suivant.

 

Chapitre 4, No

Deuxième mélange des genres ! Parfait raccord avec l’interlude précédent qui laissait place à l’espagnol, No empreinte également ses rythmes à la culture sud-américaine. Le morceau, dès les premières secondes, s’annonce plus musical et chantant que les précédents. Le chant prend des couleurs inattendues, et au bout de presque deux minutes, nouveau coup de laisse : le rythme s’installe, et on a envie de danser. Je vous parlais de mélange des genres, et je vous invite à aller comparer les rythmes de No à ceux de Shakira (si, si, pour de vrai !). Ecoutez Hips Don’t Lie, et vous entendrez le même rythme dansant niveau percussions. On a finalement droit à un autre coup de laisse, via un changement d’ambiance à la moitié du morceau. A la fin, on entend de nouveau les voix de Leaves. C’est clairement un coup de cœur, et une curiosité parmi les curiosités.

 

Chapitre 5, Three Sides of Nazareth

Troisième mélange des genres pour un retour sur des rythmiques rock, mais également plus récentes, façon Triggerfinger. Sans réelle cassure dans sa construction, c’est le morceau le plus « normal » de Sirens, et le seul qui nous laisse un peu de répit pour se concentrer sur autre chose.

 

Chapitre 6, History Lesson

Dernier mélange des genres, et normalement, vous avez déjà entendu cette mélodie. Un peu lourdingue sans être ennuyante, ça fait un peu pub de bagnole. Assez court, le morceau vient donc clôturer ce disque d’une manière plutôt étrange. Le final est un peu décevant : Nicolas Jaar, qui sait si bien installer une ambiance semble avoir du mal a la désinstaller en douceur, c’est un peu dommage.

 

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Bon au final, il est comment ce disque ?

 

Et bien il est carrément excellent. Impossible de dire que c’est un disque d’electro, de rock, ou autre. C’est inclassable, c’est expérimental, mais c’est surtout réussi, accrocheur et clairement débordant de talent et d’inspiration. Nicolas Jaar joue avec les classiques dont on connaît les couleurs, pour nous choquer en les confrontant avec ses couleurs à lui (les fameux coups de laisse). On est relativement loin des morceaux comme Mi Mujer qui ont contribué à faire connaître le producteur. On assiste donc a un tournant dans sa manière de faire de la musique, et il faut l’écouter !

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