Il y a des interrogations qui rongent les esprits les plus fragiles. Des interrogations qui conduisent, ces mêmes esprits, au seuil de la raison, dans une inlassable et impossible recherche de sens. Moi, j’en ai, et qui me rongent sévère. Les matins alors que je me lève, je m’interroge : Pourquoi les kamikazes japonais en 1943 s’embêtaient-ils à porter le casque ? Ou, pourquoi Hannibal après sa victoire à Cannes en 216 av. JC, n’a pas marché sur Rome avec son armée Carthaginoise ? Ou, Martin Guerre était-il réellement Martin Guerre ? Terrible questionnement. Et parmi cette ménagerie de questions, l’une d’entre elles hante encore plus obsessionnellement mes nuits sereines : C’est quoi le délire avec La Cène de Léonard de Vinci?

cene_avantrestauration

Non vraiment, c’est l’hystérie Avec la Cène.

Ce tableau a été parodié, dupliqué, singé, cloné, imité jusqu’à la moelle, reproduit par de grands artistes _ Hé Salvador Dali!_ , reproduit par de petits artistes – Muais Andy Warhol– , par de plus petits artistes_ Vik Muniz??_ et surtout par votre groupe de pote sur Facebook – bon boulot Gaspard. La Cène est partout, sur internet, dans les journaux, chez ton vendeur de posters, dans la pub, au cinéma, partout. On est au delà de l’engouement.

A ce niveau, on peut parler aisément d’obsession picturale, tant cette peinture de la Cène – qui n’est même plus une peinture en soi, mais est juste « La Cène », le paroxysme de l’art biblique, LA CÈNE, en lettre capitale, est la référence, telle que la Joconde est la référence en portait_ c’est-à-dire qu’un portrait est classique ou ne l’est pas, par rapport avec la Joconde_ La Cène est la référence iconographique d’une assemblée de personnages, et détrône aisément La Ronde De Nuit de Rembrandt. La Cène est partout, banalisée jusqu’au sommet du banal, culte, indépassable et cela déjà bien avant l’apparition d’internet.

99-francs-1 1221464750164

Mais avant de creuser le sujet, d’abord, l’inévitable rappel historique sur l’origine de cette fresque qui aurait très bien pu tomber dans l’oubli :

Commandité par Ludovic Sforza, duc de Milan, Leonard De Vinci fut chargé de suivre une vieille tradition monastique qui demande à ce que les murs des réfectoires des couvents, soient illustrés de la Cène, pour que les religieux « partagent », en quelque sorte, leur repas avec le Christ. Réalisé de 1494 à 1498 pour le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria Delle Grazie, la fresque rappel à bon entendeur, ô combien le christianisme est tributaire de l’art, et ô combien l’art est tributaire de l’argent du christianisme. Les deux vivaient alors en bonne intelligence, et l’art a fait l’église autant que l’église a fait l’art. La Cène par De Vinci était une évidente révolution, preuve les œuvres sur le même sujet, cent ans plus tôt :

andrea_del_castagno1447 La Cène

La perspective en trompe l’œil, l’humanisation de la figure christique, l’étrange féminité de certains protagonistes, l’immobilité en mouvement des apôtres, l’utilisation de technique de pigmentation encore inédite, font de la Cène une peinture révolutionnaire.

Tristement, de la main de De Vinci même, il nous reste peu. En 1517, il est déjà fait état de problème d’humidité et d’usure. En 1584, la Cène est dite « complètement gâtée », et en 1624 on déplore qu’il n’y ait « presque plus rien à voir ». En 1652, comme pour mieux signifier sa décadence, la construction d’une porte entre le réfectoire et la cuisine, ampute le seigneur Jésus-Christ de ses pieds. Plusieurs restaurations ont eu lieu et cela dès 1726, souvent barbares et irrespectueuses vis-à-vis du travail original. À cela ajoutez, l’occupation des troupes napoléoniennes qui ont transformé le réfectoire en écurie, et le bombardement de 1943, et comprenez que du génie originel de De Vinci, il ne reste plus grand-chose.

last-supper_last_supper_fresco_in_milan

L’œuvre est avant tout une œuvre religieuse, dépeignant l’exact moment où le Christ dit : qu’un d’entre vous me trahira. (Jean, XIII, 21-22) et la réaction qui s’en suit. Passage biblique fameux, mais moins grandiloquent tout de même qu’une descente de croix, ou qu’une sortie de tombeau_ pratique dans lequel le prophète excelle. D’ailleurs, il est grandiose qu’une œuvre chrétienne peinte pour célébrer la foi (mais aussi par prosélytisme) dans une obscure église de Milan, atteigne une telle universalité, et soit autant partagée par l’ergotant bigot, que par les païens de la paroisse. Il est raisonnable d’affirmer que la Cène est aujourd’hui aussi religieuse que le sapin de Noël et les œufs de pâque. Elle est sémantiquement religieuse, mais plus culturellement religieuse. Plusieurs reproductions, plus ou moins fidèles ont été ordonnées de La Cène, et cela dès 1503 et décorent aujourd’hui les murs du Magdalena Collège à Oxford, du château d’Ecouen, de l’abbaye de Tongerlo, de Vienne, ou de la pinacothèque du Vatican.

la-cene-salvador-dali Salvator Dali

The notorious Last Supper sequence in Luis Buñuel's VIRIDIANA.  Credit: Janus Films.  Playing 4/24 - 4/30. Luis Buñuel

Mais comment expliquer alors la fascination qui se dégage de cette fresque ? L’argument technique semble le plus évident.

La composition de la fresque est fameuse : articulée asymétriquement autour d’un Christ central accompagné de quatre fois trois personnes, tous liés par la perspective de la pièce et la lumière _ à l’exception de Judas pour cette dernière. D’ailleurs cette perspective fut très problématique, car le risque d’anamorphose du sujet selon où vous êtes placés par rapport à la toile est important, et a obligé De Vinci à modifier l’échelle des apôtres en bout de table. S’il vous vient l’envie de faire passer une règle et un compas sur l’œuvre, il y a de fortes chances que vous obteniez ce résultat;

cene_persp_001_-_copiela-cene-base-geometrique-copier1

La Cène est une œuvre géométrique, utilisant le célèbre nombre d’or, qui est un nombre que l’on retrouve dans toutes les proportions naturelles du corps humain ou dans le végétal et l’animal. L’on sait par l’homme de Vitruve que De Vinci était attaché à la géométrie des corps. Le succès universel de ce tableau tend à prouver que nous possédons une inclinaison originelle à la géométrie et à l’ordre, et que nous sommes inconsciemment flattés par des œuvres respectant les mathématiques. Dans notre fort intérieur, on aime certaines compositions, à condition qu’elles répondent à des angles précis. En secret nous sommes tous des aficionados de géométrie.

 

inherent-pizza Paul Thomas Anderson

last-supperdavidlachapelle David Lachapelle

lastsuppertim-white-sobieski Sobieski

Ce tableau infiniment reconnaissable se reconnait non pas par son fond, ses couleurs, les vêtements de ses personnages ou leurs exacts mouvements, mais bien par leurs positionnement dans l’espace. Voilà l’élément caractérisant primordial. La Cène, c’est treize mannequins anonymes, debouts ou assis. Qu’importe leur identité, seul compte leur position.

En étant à la fois une grande œuvre religieuse et une révolution esthétique et technique, il devient plus aisé de comprendre le fanatisme qui entoure la Cène. Combien de lignes furent écrites sur le diable et ses détails ? On a supputé sur les doigts, supputé quant à la direction des yeux, quant au nombre, quant aux couleurs, l’on s’est servi de la Cène comme trame narrative à un mauvais roman policier joué plus tard par Tom Hanks et Audrey Tautou ; Dan Brown, 6 des 7 fléaux d’Égypte à lui tout seul. Mille hypothèses pour mille et une bêtises ont été écrites ou dites sur le tableau. La Cène est presque plus un sujet de débat qu’elle n’est peinture. Le complotiste autant que l’amateur d’art y a trouvé son compte.

 

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-32

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-30

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-29

Mais il doit bien exister une raison plus prosaïque, voir pratique, pour justifier l’existence d’une Cène version Simpsons, façon Batman, façon David Lachapelle, et j’en passe?

Les publicitaires ont fait main mise les premiers sur cette composition (et sur toutes les autres compositions célèbres), car elle est collectivement connue et n’a nul besoin d’être tout d’abord « introduite » ou « assimilée » par la personne pour être saisie. Elle est déjà familiarisée avec. C’est un gain de quelques centièmes de seconde, mais lorsque vous passez en trombe sur l’autoroute devant un panneau, ces centièmes de secondes sont précieux au publicitaire. Mieux encore s’il parvient à associer cette composition familière de manière définitive à un produit, ce publicitaire-là méritera une prime. Utiliser des formes artistiques célèbres et aisément reconnaissables est une pratique courante dans cette profession

 

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-13 Dr House

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-08 Lost

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-05 Les Sopranos

D’autres utilisent la Cène pour instaurer un panthéon de personnage divers. Lost, les Sopranos, Southpark, sont passés par la méthode Cène. Chaque personnage _sauf Jésus et Judas_ sont sur un pied d’égalité, et sont caractérisé chacun à leur manières par des réactions différentes, et pour quel showrunner souhaite identifier au mieux les personnages dans leurs infimes variations, recréer une Cène est une méthode efficace et claire. Les protagonistes sont ainsi mieux hiérarchisés, et peut même être descellée l’image du héros et l’image du traitre. Car le moment dépeint par la Cène est un moment de continuité de l’histoire, mais aussi un moment de rupture quant à son récit. Le repas que partagent le Christ et ses apôtres est le dernier repas qu’ils partageront avant un profond changement. C’est en sorte le début de la fin ; qui utilise cette image ne peut occulter ce caractère funeste. On se sert alors de la Cène pour créer à la fois un phénomène de bande, de groupe organique, une galerie de caractères, et à la fois pour son placement narratif par rapport à l’histoire qui annonce une fin proche.

Mais par-dessus tout, la Cène a la composition la plus complexe, et, à la fois, l’a plus aisément reproductible. Les personnages n’ont pas à reproduire à l’exactitude le mouvement des apôtres, ou même d’être véritablement 13 autour de la table, pour reproduire la Cène. Il suffit d’une large table, d’un point central et d’une asymétrie entre la gauche et la droite, et vous avez recréé l’une des compositions les plus fameuses, et agréable à regarder.

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-09

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-02

aibc9fkrvdhykq6jnb8awayh_kuk8sfttcio-v2nbvy

Tous ces arguments devraient suffire à justifier l’engouement et les millions de copies et parodies qui ont été faites, et résoudre mon interrogation initiale, pourtant, parmi toutes les raisons invoquées, aucune ne me parait réellement souveraine. D’autres tableaux répondent au même critère sans jamais toutefois approcher un dixième de l’œuvre de De Vinci. Quels sont les ingrédients pour créer une image culte ? Il y a la technique d’abord, oui, il y a la simplicité aussi, la signification est importante, il y a l’histoire derrière l’image, le fond et sa forme, il y a tout ça qui se mélange. Et pourtant, je le répète, je pense qu’il y a encore autre chose, autre chose de plus grand derrière ce tableau. L’universalité dans l’art n’est jamais acquise, et peut être même jamais véritable. Pourtant dans La Cène de De Vinci, elle existe.

C’est à ne rien y comprendre. Alors non, je ne sais pas quel est le délire avec la Cène, ça me ronge encore pire qu’au début, j’enrage, je sombre, et je demande s’il y a bien un délire, où l’intervention du divin qui fait que La Cène de De Vinci soit aussi obsédante et que les gens comme moi se résolvent à se demander quel est le délire avec La Cène ? Mais d’ailleurs, cette Cène, nous plait elle vraiment? 

La vérité est peut être atrocement simple. La Cène a une telle place dans notre histoire artistique, elle a été une marque de progrès ,une référence pour tous les peintres en devenir, on a construit une universalité du goût et une esthétisme classique sur cette fresque. Remettre en cause la Cène, c’est remettre en cause le tapis que l’on a sous les pieds. Le retirer reviendrait à chuter. Tenter un regard critique sur la Cène est impossible, car elle est le fondement même de notre idée de beauté. La Cène ne vous laisse pas le choix de l’aimer ou non. La Cène n’est pas une opinion, ou une idée subjective. C’est le summum de l’art commun. On dit en plaisantant que Beyoncé est la Beyoncé de la musique, tant elle est indétrônable, alors il est raisonnable de dire que La Cène est enfin de compte La Cène de la peinture classique. Me comprenez-vous ?

Et tenter d’éclaircir les mécanismes, les rouages, de cette œuvre, serait suicidaire pour l’art classique. Alors La Cène n’a peut être pas de délire à proprement parler, si ce n’est le délire qu’on a placé en elle.  Il nous fallait un point de référence pour nous construire, on a pris celui là.

Et le pire, c’est que moi, je ne l’aime même pas.

o-last-supper-570

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-33  parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-20

la-cene-star-wars-cote-obscure

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-10

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-11

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-04

parodie-cene-scene-leonard-de-vinci-03

La Cène de Léonard de Vinci parodie

la-cene_michel-auchard_numerik

cene_jeux-en-ligne

14442831_1589977927964382_383812430_n

lastsupper_yomama

la-cene-that-70s

la-cene-south-park-600x400

vikings-saison-4-poster

Add Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *