Depuis un an et son passage à la Red Bull Academy de Paris, OKLOU enchaîne les concerts mais aussi les émissions radio sur Piiaf avec ses potes de TGAF, comprenez These Gyals Are on Fiyah. Comme elle est toujours en mouvement, on lui a demandé de nous contacter dès qu’elle aurait du temps, pour discuter club music et éducation au Conservatoire.

OKLOU : Je suis dans le train pendant 4h là, du coup si tu as du temps, moi j’en ai beaucoup.

BEWARE : C’est parfait, tu es en route vers où là ?

O: De quimperlé à Paris, je rentre là.

B : Du coup, est-ce que tu fais ce truc un peu cliché du producteur qui voyage beaucoup et qui compose sa musique sur la route ?

O: Ahah, je le faisais beaucoup avant. Là je suis dans une période oú je n’arrive plus à faire de son, dans le train ou dans mon lit ou n’importe où. J’ai un creux créatif qui dure depuis un moment. Mais bon, on ne va pas se mentir, quand tu as un bon casque et que tu es bien calée, le train est le spot idéal.

B: C’est vrai, surtout si tu as du temps à tuer sans internet comme là. Tu fais quoi quand tu ne produis pas de musique du coup ?

O: Ca dépend, mais en général ca tourne autour de prendre soin de mon lieu de vie, et de moi aussi. J’essaye d’être organisée avec tous les autres trucs comme les mails, me souvenir des choses, noter des bails dans mon portable, avoir iCal, ne pas oublier mes clés, prendre la pilule à midi, voir mes potes pour entretenir ma vie sociale, aller en club pour me tenir au courant.

B: C’est marrant, je pensais que tu étais du genre à pas mal traîner sur internet pour digger des trucs.

O: Ouais, je ne l’ai pas mis parce que je pense qu’il y a des gens dans mon entourage qui le font 5 fois plus que moi. Ce n’est pas une pratique majeure de mon quotidien, et ça doit faire 2 ans que je ne suis pas allée sur Tumblr.

B: Je pensais à ça parce que dans une interview que Teki a donné il n’y a pas longtemps, il disait qu’il y avait une génération de producteurs français qui ont grandi sur internet, et qui n’en n’avaient rien à faire de la techno berlinoise, t’en penses quoi ?

O: C’est étonnant ? Je pense que les producteurs qui veulent faire de la techno berlinoise doivent représenter un pourcentage infime des musiciens et producteurs français, tous styles confondus.

B: C’est peut être dû au fait qu’on voit beaucoup de soirées techno ces dernières années

O: Si on parle de musique de club, oui. C’est ce qui ramène le plus de public aujourd’hui, alors les clubs/festivals ne prennent pas de risques peut être, je n’en sais rien. Mais je ne le vois pas comme ça, je le comprends aussi, c’est quelque chose qui est devenu hyper populaire. C’est comme si tu disais « j’en ai trop marre de Stromae », il y a pleins de gens qui s’en foutent de savoir ce qui est nouveau, il faut les laisser tranquilles. Et nous on fait nos bails. Les gens ont besoin de consommer la culture à leur rythme, on ne peut pas critiquer les choix du public qui ne pense pas forcément comme nous qui sommes  » investis  » et hyper exigeants au final.

B: On vit dans une bulle élitiste ? 

O: Non non, ça ne veut pas dire ça non plus, c’est juste qu’on pense différemment, personne ne fait rien de mal. Mais on ne doit pas se juger entre cercles, ou entre dynamiques tu vois, ou alors il faut comparer ce qui est comparable. Bien sûr, on est dans une bulle comme tout le monde, qui entretient son univers.

B: C’est cool qu’il y ait des initiatives comme Red Bull Music Academy pour chercher différents genres du coup.

O: Ouais RBMA c’est pas mal, ils ont un regard hyper large et très ouvert qui mélange les genres et qui propose des affiches assez inédites.

B: Ça t’a apporté aussi une bonne visibilité et pas mal d’interviews avec les médias. C’est pas un peu lourd ?

O: Non, c’est un « jeu  » assez intéressant au final de se préter aux interviews, parce que tu vois les journalistes qui dirigent le truc de manière vraiment curieuse et ceux qui font juste ça parce qu’ils se sont dits que ca allait ramener des lecteurs. Tu le vois direct au titre de l’article en général, ou tu le sens dans les questions, enfin je ne vais pas te faire un dessin.

B: D’un concert en 2015, tu es passée par RBMA et Boiler Room, ça a de quoi mettre un peu la pression 

O: Oui un peu, parce que tu veux faire un travail de qualité. C’est sûr que performer devant des gens, c’est aussi te mettre dans une autre dynamique de travail. Ça met la pression surtout quand tu es toujours en phase de recherche dans ton propre taff, ce qui était mon cas et ce qui est toujours mon cas aujourd’hui.

B: Ce qui est cool dans ta musique, c’est qu’on sent que tu fais vraiment un truc sincère. Je veux dire, ça te ressemble pas mal.

O: Ah ouais, ça me fait plaisir de l’entendre, j’espère que c’est le cas, deep inside.

B: D’ailleurs, j’ai ri en écoutant la mixtape 31 degrés avec le passage de la météo, maintenant je sais quel temps il fait en Bretagne.

O: Ahah t’as vu.

B: J’ai l’impression que tu fais un peu tes mixtapes comme tes morceaux en fait, c’est tout au feeling et peu importe ce que ça donne au final

O: Tu sais, si tu ne fais pas ça au feeling quand tu fais de la musique, tu es un peu mal barré. Enfin c’est plutôt mauvais signe de calculer tes choix, après il y a un équilibre dans tout, tu réfléchis forcément un peu mais le but quand tu fais  » de l’art », c’est d’exprimer tes émotions, ta sensibilité.

B: Oui voilà, je parlais avec Awir Léon de ça la semaine dernière, il me disait qu’il devait écrire sans son cerveau, sinon il ne faisait que des morceaux premiers degré, et c’était nul.

O: Je vois pourquoi tu dis ca, il y a des gens qui expriment leur sentiments en utilisant des codes plus ou moins établis, d’autres qui n’en ont rien à foutre de faire référence à telle ou telle chose qui existe déjà.

B: Avoir fait le Conservatoire, ça facilite le fait d’exprimer ce que tu ressens plus facilement ?

O: Non, ce ne sont pas les institutions qui comptent le plus dans la vie, je pense. Ce sont les gens que tu rencontres qui te donnent des clefs , qui te font partager leur manière d’être, de ressentir etc. C’est un truc d’éducation aussi. Après c’est vrai pour le Conservatoire, si tu as des professeurs portés sur le développement indivuel et tout, c’est trop bien. Malheureusement, ca reste hyper rare, la rigueur prend souvent plus de place parce qu’il y a un esprit de compétition qui existe, et ça c’est trop flingué.

B: Quand j’étais en école de musique, il y avait quand même cette déconnexion entre savoir lire une partition et savoir exprimer ce que tu sens

O: D’un autre coté c’est normal aussi, à partir du moment où tu es dans une école , tu sais que tu vas forcément bouffer de la technique et de la théorie. Apprendre à  être en phase avec ses émotions, ça relève limite de la psychothérapie en fait ahah. Ça dépasse tout, c’est un ensemble de choses, mais je pense que les écoles ont encore un équilibre à trouver dans le soin qu’elles portent à leurs élèves. Ce que je veux dire, c’est que quelqu’un habilité pour t’apprendre les gammes ne l’est pas forcément pour mettre en lien la théorie avec les choses plus sensorielles. C’est comme la blague de Gad avec le compas, tu ne t’en sers jamais après dans ta vie de cette chose-là, quand j’étais teen j’avais capté que ces trucs qu’on t’apprend sont juste faits pour développer ton cerveau, pour t’apprendre à devenir logique et efficace, je ne fais pas de différence entre le solfège et les maths.

B: C’était comment pour toi de jouer dans un orchestre symphonique ?

O: J’ai des supers souvenirs de ça, on jouait des très belles pieces. Une année, on a joué une partie de la symphonie fantastique de Berlioz, c’était ouf…On a aussi fait quelques pieces de Debussy, ce sont mes meilleurs souvenirs mais c’est parce que la periode romantique est ma préférée. C’est juste magnifique, quand tu as la gueule dans l’orchestre, tu es submergée.

B: Du coup, se retrouver solo pour composer sa musique, c’est carrément un autre mood

O: Oui c’est sûr, ça n’a rien à voir.

B: Quand j’écoute ta musique, j’ai l’impression d’entendre des producteurs comme Arca, Hudson Mohawke, pas des morceaux de clubs, mais presque, dans le style du label Night Slugs aussi, ce sont des artistes que tu écoutes ?

O: Arca et Night Slugs sont des trucs que j’ai écoutés ouais, Hudson Mohawke un peu moins. Arca c’est marrant, avec mes faibles connaissances, j’ai l’impression qu’il a joué un role majeur dans les nouvelles sonorités qu’on peut entendre à l’heure actuelle, et on y fait peu référence.

B: C’est vrai, j’entends de plus en plus cette musique qui « joue avec les espaces », je ne sais pas comment dire ça

O: Oui, et puis il y a ce truc hyper hybride, on n’est pas dans de la club music avec des rythmiques identifiables, mais c’est completement adapté en meme temps à l’ambiance du club, au nocturne, enfin c’est dark, quoi.

B: C’est ni organique ni totalement synthétique

O: Pour le coup, son son est vraiment singulier. Il a fait un vrai taff en développant un son de synthé qui lui est propre, c’est une sorte de modèle pour moi. En plus, il taffe sur pleins de side projects en tant que producteur pour d’autres artistes, sa carrière est hyper complète et il n’a  pas l’air d’être harassé par la « célébrité ». Life goal. Et je ne parle même pas de son live, la claque de la décennie. 

B: Même l’esthétique qu’a développé Jesse Kanda autour est assez ouf

O: Oui, ça fait partie des élements qui font de son live un truc de qualité, et de son délire d’une manière générale. Sa formule défonce.

B: C’est un truc auquel tu fais aussi attention, l’esthétique autour de ton projet ?

O: Je ne sais pas si attention c’est le mot, mais je fais partie de ceux qui aiment avoir le contrôle de la partie esthétique, enfin c’est un tout quoi. Il y a des musiciens qui s’en tapent et je comprends aussi. ce n’est pas mon cas parce que toutes mes references musicales ont quasiment toujours été associées à de l’image ou de la vidéo, grâce à internet, du coup pour moi tout ça marche ensemble. Mais j’étais plus Do It Yourself avant que maintenant. Maintenant, pour tout ce qui est visuel (j’ai pas grand chose cela dit), mes photos et mes clips, j’ai mes amis avec qui je travaille, et qui ont de vraies compétences. Et ça me fait plaisir de travailler avec eux, de croiser nos productions, ca a beaucoup d’importance pour moi.

B: Ça ne doit pas être facile de déléguer au début, quand tu flippes que les gens déforment ta vision du projet

O: Ouais, mais ca ne m’est pas arrivé parce qu’avant de travailler avec quelqu’un sur l’image, je sais ce qu’il fait, j’ai confiance en lui et surtout j’apprécie son taff. je ne me lance jamais dans un truc au hasard avec un mec qui me propose et je dis  » ouais ok super sympa  » sans savoir qui c’est, ça jamais.

B: Je pense au clip de « 22 », justement qui est très inspiré culture internet, tu peux m’en parler ?

O: Il n’y a pas de synopsis, Kévin ne travaille jamais autour d’un scenario, moi non plus d’ailleurs. On avait des idées en vrac, un lieu, le scooter était un élément improvisé parmis tant d’autres. La couleur jaune, les lumières et les bijoux sont les seules choses qu’on a préparées.

B: Ah oui, au fait, tu peux me parler de TGAF?  Je ne sais même pas ce que c’est en fait, si c’est juste votre émission radio ou si c’est plus que ça

O: Nan c’est ca, à la base c’est une émission de radio, ca reste notre qualité principale. Après, on est toutes djs (enfin plus les autres que moi). On partage nos kiffs, on peut faire ce qu’on veut c’est trop bien, on est toutes hyper contentes avec ce truc.

B: Ce sont des potes d’avant le projet OKLOU ?

O: Pas pour la plupart, il y a juste Carin Kelly que je connais depuis le collège, Miley Serious et dj Ouai, c’est depuis Paris.

B: Un peu les meilleurs blazes du monde, qui joue quel style en dj set?

O: Carin Kelly est surtout dans la house et la techno et elle a une grosse culture en r’n’b des années 2000. Maintenant, elle commence à mixer beaucoup de jungle et de drum’n’bass, ca défonce. Miley Serious, c’est la plus expérimentée d’entre nous dans le djying, elle mixe aussi de la house mais c’est plus spécifiée uk (bon de toute façon ce qu’on mixe toutes est très uk ou américain, pas trop allemand) bass music, ghetto, et c’est la pro du lo-fi, sans oublier les touches d’edm et trance. DJ Ouai est plus allée digger dans les musiques hybrides, voir expérimentales, elle joue beaucoup de sons inspirés des rythmiques dancehall, logobi, baile funk et j’en passe. Et pareil, elle a une grosse playlist edm, genre guilty pleasure de forain.

B: Il y a quand même des racines communes, même si vous vous en foutez des mélanges

O: Dans l’idée il y a de ça, en pratique c’est plus compliqué parce que mixer tout et nimporte quoi ensemble n’est pas à la portée de n’importe qui.

B: Tiens, je voulais te faire écouter ce mash-up, parce qu’il me fait penser à l’esprit de ce que tu m’as décrit

O: Ahah le morceau a commencé, j’étais sûre que ça allait être « Rude Boy » de Rihanna, c’était obligé avec la rythmique à moitié reggae, en plus ce sont les mêmes accords, Teki est très fort pour les mash-ups d’ailleurs. Putain, mon portable a 9%, il se décharge trop vite c’est infernal, j’étais à 80% au début de la conversation, enfin bref.

B: Tiens pour revenir à ce que tu disais sur les interviews et pour finir la conversation, comment on devrait nommer celle-ci ?

O: Oula, non je ne vais pas choisir le titre. Ceux qui m’ont saoulés, c’était ceux qui me mettaient sur un piédestal en mode « révélation de l’année », « espoir de l’électro féminin » ou je ne sais pas quoi.

B: Je pensais à « Une discussion avec OKLOU dans le train », mais si tu as mieux je prends

O: Oui voilà, « OKLOU dans le TGV » ahah.

OKLOU est sur Soundcloud et Facebook

Eric Rktn est sur Twitter

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