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Michel Soudée est passé par l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Une de ses dernières expositions collectives s’est tenue à la galerie YCÔNE. Il y a quelques semaines, il a accordé à B! une interview, alors en pleine préparation d’une nouveau volet de l’exposition collective, Inconnaissance, à la Kogan Gallery. On lui a posé des questions sur son quotidien, ses inspirations et ses matériaux de prédilection.

Travailleur patient et méticuleux, Michel donne peu à peu forme à l’argile de ses pensées, la feuille (de papier) à même le sol. Organique depuis l’idée jusqu’à la mise en couleurs (il travaille notamment avec pour modèles des peaux de lottes – oui, le poisson).

Peintre donc, mais aussi dessinateur, vidéaste, mélomane, on a retrouvé un garçon loin des poncifs de l’artiste sorti d’une grande école et de la cuisse de Jupiter tout à la fois. Un mec bien, la mèche au vent, passionnant.

Tu peux me décrire ton atelier ?

Déjà, il faudrait que tu passes le voir…C’est un double atelier, où travaille également Émilie (Emilie Sévère, artiste-peintre avec laquelle il partage un atelier au 6B*). On n’est pas dans la même pièce, chacun son espace, c’est important. Mais on peut bouger de place. On a un angle, pas mal de lumière, ce qui est génial.

Du coup, les idées communiquent aussi ? Je sais que vous faites des choses différentes mais bon…

Oui. Moi, j’aime beaucoup ce que fait Émilie. Cela me touche beaucoup, au delà du fait qu’on soit amoureux .

Elle travaille la peinture à l’huile. Le fait d’être environné de ses œuvres, même si je ne suis pas dans son dos tout le temps, fait que j’en suis forcément très imprégné comme si je marinais dans ses œuvres. Donc oui, forcément, je pense qu’il y a une influence, oui.

En tout cas, pour la première exposition « Inconnaissance [Informa]» (une de ses précédentes expositions, au 6B*), on avait vraiment décidé de prendre un risque. On avait cherché ce qui était emblématique de nous-mêmes. Émilie, par exemple, a introduit des figures, ce qui a beaucoup surpris (avant j’étais plus figuratif et Émilie par contre était complètement abstraite). Mais c’est ce qu’elle voulait. De mon côté, je recherchais une harmonieuse synthèse, en allant vers quelque chose de plus informe. Il faut que ce soit naturel. Envie que je retrouve d’ailleurs auprès des autres artistes d’ Inconnaissance.

Maintenant, pour cette nouvelle exposition « Inconnaissance » à la Kogan Gallery, on voudrait aller vers une zone inhabituelle, pas confortable, une zone inconnue donc, quelque chose qu’on n’a pas l’habitude de faire.

En même temps, je suis plutôt dans la lecture d’une figure qui doit être vue et non dans l’hyperréalisme. A ce propos, je pense à un de mes anciens dessins, Polysème, un grand dessin qui est assez décousu avec des éléments très signifiants, comme des masques. Chaque élément dans cette composition entretien des liens avec d’autres qui se répondent. Ce n’est pas un jeu de hasard mais un truc à interpréter.

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Comment t’organises-tu pour créer ?

Je ne peux pas travailler aussi intensivement que je le voudrais, étant donné que j’ai une activité professionnelle à côté (dans le commerce de détail*). Alors, si, de l’extérieur, j’ai sûrement l’air de « ah, il est encore sur cette série ?!», ce n’est pas grave, parce que j’ai vraiment envie de pousser certaines choses.

A une artiste que j’aimerais voir exposer avec nous, qui fait des formes très structurelles, presque mathématiques, j’ai demandé si elle avait déjà l’idée de la forme qu’elle allait créer dès le début. Elle m’a répondu que non : « je suis comme un nuage, je répète un geste et ça génère des formes et je ne sais pas ce qui va en sortir ». C’est une belle image, qu’on peut même retrouver dans la nature. Oui, il y a des choses qui se fabriquent comme ça. Ce n’est pas dans la planification ou le schéma.

Quels sont tes outils ?

Encre de Chine, fusain, tout ce qui marque le papier.

Je suis plutôt fusain parce que je fais des grands formats – avec le crayon, il n’y aurait pas d’immédiateté, il faudrait forcément repasser dessus pour lui donner sa texture ; le fusain permet les fulgurances.

Là, je commence à trouver des choses qui m’intéressent, avec plein de petits secrets de fabrication. J’ai mélangé pas mal d’objets, des matières secrètes, notamment de la colle…de peau.

J’aime ce genre de relations, presque magiques, et que certains artistes ont développé. Un peu comme chez Kiefer, que j’aime beaucoup, où la matière est signifiante, ou encore la peinture chinoise ancienne, où, grâce à l’encre, on va relier l’eau et le feu. On retrouve aussi cela dans les icônes, comme si chaque matériau avait sa propre essence. Et j’y suis assez sensible.

Tu ne te limites pas ?

Il y a des limites matérielles. Quant j’ai une deadline, même si j’essaie des choses, je sais aussi qu’il ne faudra pas foirer toute la série ! Les échéances vont m’obliger à donner le maximum et permettre d’obtenir des choses au-delà de celles que j’aurais faites en travaillant de manière continue.

Tu bachotes, quoi…

J’essaie de me soigner de ça, mais j’ai souvent une énergie extrême, j’ai besoin d’être dans des situations, dans un point de déséquilibre. Il me faut donc quelque chose de l’ordre du bouleversement, même physique.

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Est-ce que tu penses que tes œuvres évoluent en même temps que toi ? Au fil de ta maturité, de tes expériences ?

Oui, bien sûr, ces œuvres sortent de moi. Après, je trouve que le danger, à une époque où il n’y a plus de limites, c’est de tout extérioriser. Une image, c’est un miroir vers les autres et vers nous. Pas une vision réelle mais une vision intérieure.

Je pense qu’une image, à l’origine, est magique. C’est une projection extrêmement forte de l’esprit. Donc, pour moi, c’est très important que l’image, pour être forte, soit intériorisée. L’extérioriser, c’est passer à côté, même si elle est super chiadée, faite au rétro-projecteur, pourquoi pas. Et même si certaines personnes, qui sont très talentueuses, sont capables d’injecter à leur image la force de la profondeur, de tels procédés tendent à laisser l’image figée, très en surface, finalement, de sorte qu’elle va se vider.

Moi, au contraire, je recherche, le moyen d’intérioriser l’image. Bien sûr, je prends des photos, mais je ne travaille jamais d’après elles, ce ne serait pas pareil.

Une image, ça me fait penser à la magie telle qu’elle a existé, a été pensée. Quand on voit les photos affichées dans le métro par exemple, je pense qu’on n’a pas conscience qu’on est en train de faire complètement de la magie, en mettant des symboles partout. Et cela a un impact énorme sur notre esprit, je trouve. Ça renvoie vers des zones intérieures.

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Quand tu crées, est-ce que tu penses au fait que des gens vont regarder, se demander ce que tu as voulu dire, est-ce que cela influe sur ton travail ?

Je suis passé par des écoles, j’ai fait des études donc je ne viens pas de l’art brut; j’aime bien l’idée que mes œuvres puissent être présentées à d’autres personnes.

Avec les autres artistes d’Inconnaissance, on cherche à passer le cap de l’artiste qui fait ça pour lui, même si on peut y trouver un intérêt. Mais ce n’est pas juste pour les vendre : selon les statistiques, il faut cinq à dix ans avant que ça tourne. Je n’y pense pas mais on essaie que les œuvres soient vues.

Une expo collective, c’est rassurant ?

Ça coûte beaucoup, mais je trouve que c’est quelque chose qui compte. Il y a des dialogues entre les œuvres, des confrontations, c’est ouvert.

Les Beaux-Arts apportent-ils une forme de légitimité ? J’ai une amie qui veut y être, comme pour affirmer « je suis une artiste, regardez, puisque j’y suis ! »…

Pour moi, cette période a été une grande errance, mais aussi de grande liberté. Ça m’a permis de vivre des expériences, de rencontrer des personnes qui avaient un projet très clair…

Comment vois-tu évoluer tes créations ?

C’est un travail sur la matière: ce qui est représenté, ce sont des peaux de lottes.

J’ai fait beaucoup d’expérimentations, comme, par exemple, allier le dessin au trait avec quelque chose de l’ordre de l’encre, ce qui est assez difficile.

A chaque dessin, de nouvelles directions apparaissent. J’ai envie que les choses surgissent de l’intérieur, à force de malaxer les formes. J’aimerais pousser mes dessins jusqu’à arriver à quelque chose de nouveau, une sorte d’évolution naturelle ».

Michel Soudée expose actuellement à la Kogan Gallery, (96, bis, rue de Beaubourg Paris 3ème) du 4 au 28 avril 2015.

Son blog: http://michelsoudee.blogspot.fr/

A écouter en s’y rendant:

* Note de l’auteur

Photos @Galerie YCÔNE @Le Télégramme

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