ESTELLE MARCHI

La déprime post festival est un phénomène bien réel qui provoque de longues périodes de sommeil trouble. Un état second propice aux collisions avec des univers parallèles, comme celui d’Estelle Marchi, saisi à la fois par sa musique minutieuse et faussement bordélique, mais aussi par ses illustrations intrigantes. Par chance, elle non plus ne dormait pas à cette heure-ci.

BEWARE: Ça te dit qu’on fasse l’interview de nuit ?

ESTELLE MARCHI : Ça me dit complètement ! En général je vais me coucher très tard, donc si tu te sens de le faire maintenant ça me va aussi. C’est le seul moment où j’ai l’impression qu’il n’y aura personne pour venir me déranger dans ce que je fais.

B: Tu travailles plutôt sur quoi la nuit, ta musique ou tes dessins?

E: Hmm, je dirais la musique, parce que c’est une ambiance qui amène à faire des choses plus abstraites que le dessin. En général, si je dessine la nuit c’est parce que je suis à la bourre pour un projet ou parce que j’ai d’un coup une idée que j’ai peur d’oublier le lendemain si je vais dormir. Et puis j’ai aussi l’impression que pour la musique, il faut que je me sente vraiment dans ma bulle, et c’est du coup plus facile la nuit quand tout le monde dort de l’être.


B: Parce qu’il y a ce côté où personne ne peut entendre ta musique? Je veux dire, ça devient quelque chose d’un peu secret?

E: Oui vraiment… C’est seulement ces derniers temps que j’ose un peu plus partager ma musique aux autres. Il m’a fallu plusieurs années avant de m’ouvrir à ce sujet, car d’une part je ne me sentais jamais légitime de le faire, dans le sens où mes 12 ans de conservatoire m’ont donné une grande notion de perfectionnisme pendant mon enfance/adolescence. Du coup, j’avais toujours l’impression que mes morceaux faits à l’arrache sur logic pro x puis ableton live n’avaient pas vraiment de valeur et qu’ils ne méritaient pas d’être écoutés (d’ailleurs j’ai plein de morceaux acceptables qui trainent sur mon ordi et que personne n’écoutera sûrement jamais haha).



B: Pourquoi légitime?

E: Je pensais qu’il fallait avoir absolument un groupe avec d’autres personnes pour pouvoir dire « je fais de la musique », jusqu’à ce que je découvre des artistes tels que Oklou ou Jacques qui m’ont motivé par leur travail à continuer sur cette voie. Aussi c’est une passion dans laquelle je mets tellement de temps par jour toute seule dans ma chambre, qu’il est parfois difficile de sortir de cette bulle, ou de simplement laisser les gens y rentrer. De manière générale j’ai toujours été très solitaire, et ces derniers temps j’essaie de faire de la musique avec d’autres gens mais ça reste très compliqué car j’ai envie de tout contrôler, j’ai l’impression que je veux parfois que ça reste mon temple secret dans lequel je me réfugie loin des autres



B: Comment on « désapprend » quand on veut faire son propre projet alors qu’on sort d’un cadre aussi strict que le conservatoire ?

E: Les choses qu’on nous apprend sont une bonne base mais je pense que c’est comme tout, il faut comprendre les règles pour mieux s’en détacher et trouver ce qui nous correspond réellement. Pendant mon adolescence, j’étais parfois jugeante sur la musique électronique qui n’était pas assez conforme ou soi-disant « trop facile » à faire, à savoir Skrillex par exemple. Puis bien vite la dubstep devenant quelque chose d’assez commun dans la musique, je me suis rendue compte à quel point j’avais plein d’aprioris et qu’il y avait du bon à tirer de tout. Aussi je crois que la notion qu’on nous enseigne et qui est la plus difficile à déconstruire, que ça soit dans la musique ou dans le dessin, c’est cette idée que c’est le travail ou le nombre d’heures passés dessus qui fait la qualité de l’oeuvre final. Hors je me rends compte de plus en plus à quel point c’est faux ! Des fois, je veux tellement que tout soit parfait que je massacre un dessin ou un morceau, alors qu’il était plutôt bien à la base.



B: C’était comment le Conservatoire ?

E: Il y avait toujours cette ambiance de hiérarchie, d’examens à passer, de stress, et d’élitisme qui dans un certain sens anihile la création par son perfectionnisme. On commence à se comparer aux autres, à douter de nous-même, alors que personne ne devrait nous obliger à faire quelque chose de parfait, mais juste nous guider dans ce qui nous plait ou ce qui nous fait du bien. Le fait d’apprendre à faire les choses pour moi-même et non pour une école ou pour le regard des autres me permet aujourd’hui de me sentir plus libre et de toucher à plein de médias ou styles différents.

ESTELLE MARCHI




B: Quand on écoute tes morceaux, on sent les textures, l’experimentation, et comme tu le disais, un peu le sabotage. C’est pas difficile de se retrouver face à soi même avec tes bases pour savoir vers quoi tu veux aller?

E: Haha oui, c’est à la fois difficile et super excitant, déjà car au tout début je ne connaissais absolument rien à la production de musique, alors je passais (passe) mes soirées et mes nuits sur le programme à bidouiller des choses à l’instinct ou sur youtube devant des vidéos un peu endormantes avec un pro dj qui me parlait de choses dont je n’avais jamais entendu parler, et j’essayais de les refaire approximativement sur mon ordi. Au niveau du matériel, j’avais un petit clavier au tout début sur lequel j’improvisais, puis petit à petit j’ai acheté un micro, un pad, et puis j’ai branché ma guitare, maintenant j’ai presque un home studio, et ça me rend super heureuse.



B: Ca fait combien de temps que tu as commencé ce projet?

E: Ca fait un peu plus d’une année que j’utilise ce programme et je commence à bien le gérer, néanmoins j’ai encore plein de choses à découvrir et ça me motive de plus en plus de les tester. Et oui, j’ai l’impression parfois de me saboter moi-même, car j’ai du mal avec la notion de choisir son genre musical ou même son style de dessins (même si beaucoup me disent que j’en ai un). Souvent j’ai l’impression que beaucoup d’artistes s’en tiennent à faire le même genre de dessin/musique car ça leur plaît et qu’ils se sentent à l’aise dedans, et je respecte totalement si ça leur convient, mais je sais que pour ma part, j’ai du mal à rester accrocher à quelque chose et j’ai besoin de faire des projets finis tout en explorant et ne plus me mettre de barrières inutiles. Après peut-être que dans une année j’aurais changé d’avis et réellement trouvé un style qui m’est propre, mais pour l’instant, disons que ça me convient comme ça car ça me laisse plus de liberté.



B: Pour l’instant, ta musique est juste instrumentale parce que tu n’as pas besoin d’y mettre une voix ou parce que tu ne te sens pas encore prête à la rajouter?

E: Pour l’instant je fais de la musique instrumentale, mais mon but dans l’absolu et pour le futur serait de pouvoir y rajouter ma voix. Je fais beaucoup de tests, et je n’ai posté qu’un morceau sur lequel je chante. Je crois que ça rejoint cette idée de « secret », je suis extrêmement timide, et tout ce qui touche à ma voix est encore un terrain un peu inconnu. Mais comme je le disais plus tôt, c’est sûrement qu’une question de temps et d’adaptation, comme lorsque je n’osais pas faire écouter ma musique ou même montrer mes dessins. Je chante pour l’instant dans mon coin, j’apprends à mixer les voix, il ne manque plus que j’ose réellement un jour exposer ma voix et le déclic sera fait j’imagine.



B: On entend beaucoup d’influences dans ta musique, ça va de Micachu à Grimes en passant un peu par Hot Sugar pour le côté accidentel. Tu écoutes quoi?

E: Wow, ça me flatte beaucoup que t’y voies ce genre d’influences, merci beaucoup! J’adore Grimes, ça a été une sorte d’obsession pour moi depuis son album « Visions », je la passais en boucle tout le temps, j’en parlais tout le temps. Je suis allée la voir en concert au mois de mai à Bruxelles d’ailleurs, c’était fantastique. Je l’aime beaucoup car elle ne faisait pas du tout de musique avant de se lancer dans ses projets et cela prouve qu’il n’y a pas besoin d’avoir de bases musicales pour en faire, elle raconte par exemple qu’elle jouait seulement sur les touches noires du clavier car il n’y avait pas de risque de jouer quelque chose de dissonant. J’apprécie aussi le fait qu’elle utilise sa notoriété pour propager ses idées, surtout liées à l’écologie.

Par contre je ne connaissais pas Micachu ! Merci pour la découverte, je vais m’empresser d’écouter sa musique. Et sinon j’écoute aussi beaucoup Hot Sugar, j’aime particulièrement « The Girl Who Stole my Tamagotchi », déjà parce que le titre est mignon, et souvent elle me calme avant d’aller dormir. Je passe par des périodes où j’écoute énormément de morceaux à la suite, je les dévore un par un, et d’autres où j’ai besoin d’écouter 300 fois à la suite la même chanson, des jours durant, jusqu’à ce qu’elle me saoule et que je puisse passer à autre chose. Je dirais que j’écoute un peu ce qui me passe sous la main, ce que mes amis m’envoient, ce que je trouve par hasard sur internet, ou alors un artiste que j’ai découvert lors d’un concert. Je n’ai aucune prétention de connaitre beaucoup de choses tout simplement car j’ai une très mauvaise mémoire des noms, donc impossible de me la péter en soirée haha. Néanmoins je dirais que j’écoute un peu de tout, M.I.A, Jamie XX, Skating Polly, Father, Zebra Katz, Burial, Clams Casino, The Internet, Aphex Twin, Tommy Genesis, ABRA, Bagarre,  Metronomy, Orties, Princess Nokia, SEVDALIZA etc. ou sinon des gens plus liés à Soundcloud comme Ta-Ha, Ricky Eat Acid, ou GENERI8ON.



B: Parlons dessin, tu te souviens de ton tout premier?

E: Je m’en rappelle très bien car ma gentille maman me l’a gardé dans un classeur. C’est des sortes de formes en trait hachuré avec des feutres, bref un dessin super abstrait, mais assez beau. Je suis contente qu’elle les ait gardé car ce sont des dessins super honnêtes, sans fioritures ou normes. Sinon j’ai eu ma période « je dessine une maison, une cheminée, de l’herbe et les personnages grand comme la maison et le soleil en coin » haha.


B: N’oublions pas la fumée de la cheminée en forme de tire-bouchon

E: C’est assez fou que TOUS les enfants dessinent ça quand même, on s’est peut-être tous mis d’accord.



B: C’est quoi ton parcours dans le dessin?

E: A la base je viens de Suisse, je dessine depuis que je suis petite, et pendant mon adolescence j’apprenais à dessiner des personnages en recopiant les dessins de Gorillaz. Puis après le lycée, on m’avait mis tellement d’idées fausses dans la tête, comme quoi je ne pouvais pas vivre du dessin, que ce n’était pas vraiment une voie, que je me suis dit que j’allais faire de la photographie et je me suis inscrite à l’ECAL, à Lausanne. Je me suis rendue compte que ce n’était pas une ambiance qui me correspondait et que dessiner me manquait fortement. J’ai quitté ma formation et déménagé en Belgique pour commencer l’année suivante une license en bande dessinée, à l’ESA Saint-Luc à Bruxelles, que j’ai terminé cette année.



B: c’est au lycée que tu as décidé de poursuivre dans la bande dessinée ?

E: Non, du tout, au lycée j’étais un peu perdue, c’est seulement en terminale que je me suis dit que peut-être je ferais une école d’arts, mais avant ça, j’avais la conviction que j’allais juste me retrouver en université, en histoire ou science politique (complètement improbable). J’ai pas apprécié mon lycée, il était géré par une abbaye, donc avec des chanoines (prêtres) et tout était très baigné dans l’élitisme, il fallait faire latin/grec ou latin/science pour être reconnu comme des gens acceptables. Les gens option Arts-Visuels étaient vu comme des sous-merdes ou des glandeurs, et sur mon année de terminale (450 étudiants), j’étais la seule de tous à vouloir partir en école d’arts ou en tout cas faire quelque chose dans l’art par la suite. Du coup je n’étais pas trop en confiance avant de décider de partir en Belgique.



B: Tu as des dessinateurs fétiches ?

E: Mon dernier coup de coeur c’était pendant mon erasmus à Bologne, l’année passée. Un ami m’a hebergé quelques jours et sa colocataire, absente, était Bianca Bagnarelli. Je la suivais déjà depuis quelques temps sur tumblr, puis ensuite je me suis intéressée de plus près à ce qu’elle faisait et ça a été un réel électrochoc. J’adore son style, elle travaille à l’encre de manière très précise ou alors directement sur photoshop et ses personnages et ses ambiances sont toujours baignées dans une mélancolie.

Elle a reçu un prix cette année, je pense vraiment qu’elle ira très loin. Sinon j’aime beaucoup Valentine Gallardo, elle vient de sortir une bd avec Mathilde Van Gheluwe, « Pendant que le loup n’y est pas », sur leur enfance et les affaires de pédophilie dans les années 90 en Belgique. J’aime aussi beaucoup sa série web « Lovely’s », son style est libéré de tout réalisme et du coup très expressif. Elle travaille quasiment exclusivement au crayon et c’est aussi une technique que j’affectionne particulièrement.



B: Faire de la bande dessinée, c’est avoir un rapport assez fort avec les histoires à raconter non?

E: Au tout début de ma formation, j’accordais énormément d’importance à mon dessin, plus qu’à l’histoire que je voulais raconter, et donc souvent je me retrouvais avec de très jolis dessins mais une narration par forcément très compréhensible. Ensuite petit à petit j’ai compris qu’il fallait que je focalise sur la compréhension narrative ce qui m’a permis à la fois d’améliorer mes histoires mais aussi de synthétiser un peu mon dessin, étant donné que je ne cassais plus la tête à vouloir faire quelque chose de réaliste. Ces derniers temps je suis en période de doutes, je ne suis plus très sûre que la bande dessinée me convienne. J’adore dessiner, mais je me rends compte que je me sens plus à l’aise dans des illustrations, ou de courtes bande dessinées, plutôt que dans des histoires narratives. C’est aussi pourquoi j’ai une préférence pour la bande dessinée alternative, qui ne met pas forcément l’histoire en premier plan mais qui se laisse parfois la liberté aussi de faire des choses contemplatives par exemple, ou qui ne prennent pas le lecteur par la main.



B: Il y a quelque chose de ludique / innocent dans tes dessins. Est-ce que tu es nostalgique de l’enfance?

E: Je me vois pas comme une adulte, mais plutôt encore à l’âge prépubère haha. Je fais en effet beaucoup d’histoires qui mettent en scène des enfants ou alors des adolescents, amoureux ou qui font la fête, et j’ai vraiment du mal à mettre des adultes souvent dans mes dessins. Je ne sais pas quoi leur faire dire, ou quoi faire. Je ne sais pas vraiment d’où ça vient mais certainement d’un certain refus des règles qui nous sont imposés quand on grandit. Etant Asperger, j’ai beaucoup de mal à gérer toutes ces normes sociales qui sont censées être innées et même si je me débrouille en général pour faire bonne figure, je ressens un décalage assez constamment. C’est aussi pourquoi je suis assez solitaire et je me sens plus à l’aise avec les enfants, les adolescents ou les animaux, il y a moins ces règles à suivre et toutes ces choses qu’on est censé faire, et tout ce qu’on est pas censé dire etc. C’est un labyrinthe je ne m’en sors pas du tout.



B: Tu peux me parler des artworks de tes morceaux ? Qu’est ce qui est fait en premier, le dessin qui inspire la musique ou le contraire ?

E: Au tout début de mon soundcloud, les artsworks étaient faits avant car je faisais ces sons un peu plus à l’arrache, et du coup quand je les postais je piochais un peu dans mes dessins du moment. Ensuite petit à petit , à partir de Teens Spirits, j’ai pris plus de temps pour choisir mes vignettes, et les musiques se créaient avant l’artwork. J’aime particulièrement celle d’Anna Göldi, je l’ai fait à la main en l’imprimant sur du papier coloré. C’est très plaisant de s’amuser à faire les pochettes pour qu’il y ait une cohérence.



B: Qui est Anna Goldï d’ailleurs ?

E: C’est la dernière femme qui a été executée pour sorcellerie en Suisse. La chasse aux sorcières est un sujet que j’affectionne particulièrement, j’ai lu beaucoup de choses à ce sujet, et j’ai appris que la Suisse était le pays d’Europe à avoir tué le plus de sorcières entre le 15ème et le 18ème siècle. Je pense que ce n’est pas anodin, La Suisse, sous ses airs de pays parfait et riche, a un passé très lourd au niveau de la maltraitance des invalides et de la psychophobie. D’ailleurs les « sorcières » n’étaient souvent que des femmes (ou des hommes aussi parfois) dans une grande précarité, ou handicapées, ou qui ne participait pas à la vie de l’Eglise ou du village ou qu’on avait violé et on préférait la faire passer pour fille de Satan. Il y a même une histoire complètement irrationnelle où un chasseur aurait tiré dans la patte d’un renard et aurait soit disant vu la tête d’une des femmes de son village apparaitre en hurlant à la place de la tête de la bête, et l’aurait donc fait condamnée pour cela. Bref c’est un sujet qui me touche beaucoup, surtout qu’on en parle peu alors que ce fut un réel massacre en Europe.



B: Autre chose qui m’a interpellé, c’est quoi la théorie des cuillères ?

E: En fait, c’est une métaphore qui est devenue théorie inventée par Christine Miserandino, un jour qu’elle était au restaurant avec une de ses amies et que celle-ci lui a demandé ce que ça faisait d’avoir le lupus. Elle a pris plein de cuillères de la table pour essayer d’expliquer au mieux la fatigabilité de sa maladie: Une cuillère pour se lever de son lit, 3 cuillères pour se doucher, 2 cuillères pour prendre le métro etc. Le nombre de cuillères étant une sorte de réservoir d’énergie qu’elle a à disposition la journée et avec quoi elle doit s’organiser. C’est une métaphore pour expliquer les maladies ou les troubles invisibles chez les personnes, et aller à l’encontre de « Mais tu n’as pas l’air malade », « tu n’as pas l’air en dépression » ou « Mais tu n’as pas l’air handicapé, autiste ». Du coup ce dessin je l’ai fait à une période où je me levais le matin et j’avais l’impression d’avoir 1 cuillère et demi pour tenir la journée, je devais rester chez moi, je ne sortais plus, et c’était difficile d’expliquer cela aux autres. Avec cette théorie c’est déjà plus facile de mettre notre fatigue en image et de montrer qu’elle est légitime.



B: Du coup, dessiner ou faire de la musique est le meilleur moyen d’exterioriser

E: Oui, je pense que l’art me permet de m’exprimer sinon je serais super frustrée. C’est vital car je suis très nulle avec les mots, je perds facilement mes moyens, et s’il y a plus d’une personne dans la discussion c’est souvent assez fatigant et difficile de rester dans la conversation sans que je me taise un long moment. Les seuls moments où je me sens à l’aise de parler c’est sur des sujets qui me passionnent ou des questions que je me pose, mais souvent avec un seul ami en tête à tête. Il est plus facile pour moi de réfléchir en image ou en musique qu’avec des concepts abstraits comme les mots en fait. Je connais beaucoup de personnes qui critiquent internet (souvent des gens qui sont à l’aise à l’oral) disant qu’on est tous lobotomisés par ça et qu’on ne sait plus se parler, mais je trouve personnellement que par le biais de ma page, de mon blog, ou simplement de twitter, je m’ouvre aux autres bien plus facilement et qu’internet laisse du coup parler les gens qui ne pouvaient pas ou n’osaient pas le faire dans la vie de tous les jours.



B: internet est un peu un safe Space

E: C’est ça, déjà si quelqu’un me parle ou m’envoie un commentaire, je ne suis pas obligée de répondre tout de suite et je peux réfléchir à ma réponse tranquillement, chose qui est quasi impossible en vrai et où je m’emmêle plus facilement les pinceaux. Aussi les personnes me connaissant sur internet ont directement accès à ce que je fais, alors qu’en réalité je ne parle que très peu de mes passions, car je sais que si on me lance sur le sujet je ne m’arrête plus et j’ai l’impression qu’il faut toujours rester plus en surface. Souvent on m’a reproché qu’il y ait un décalage entre comment je suis sur internet et comment je suis en vrai, mais mon moi réel c’est juste mon moi de l’internet qui ose moins prendre la parole simplement.



B: Tu peux me parler de travaux que tu as fait pour d’autres ?

E: Pour l’instant ça a été des illustrations, animations, ou livres. Marie (Paillette sur Soundcloud) m’a proposée il y a 1 an de faire la pochette de son album, on s’était rencontrées 8 ans auparavant sur internet, puis retrouvées sur facebook, et ça m’a fait super plaisir de faire quelque chose pour le projet d’une de mes amies. On pense continuer à collaborer ensemble pour peut-être un de ses clips notamment. En général j’évite de faire des projets à deux ou plusieurs, car il faut trouver les bonnes personnes. J’ai eu plusieurs mauvaises expériences à ce sujet dans lesquels je faisais tout ou alors qu’on me marchait dessus car j’avais pas encore à cette époque la notion de me dire « mon travail a de la valeur, et il doit être respecté », ce qui a eu comme conséquence que je ne propose plus de faire des collaborations, j’attends plutôt que l’idée vienne de l’extérieur. Aujourd’hui j’ai l’impression de mieux savoir gérer ça grâce à ces mésaventures. Cette année aussi une personne m’a contactée pour faire un livre d’un conte illustré pour son enfant, et c’était super enrichissant. J’ai adoré faire ce travail, le fait que ça soit un objet qui serait plus tard un cadeau pour une petit enfant m’a vraiment beaucoup apporté.



B: C’était ma question suivante, ça doit être un état d’esprit totalement différent de travailler au service de la vision de quelqu’un d’autre, non?

E: Oui ! Heureusement pour l’instant je n’ai eu que des propositions où les personnes me laissaient assez carte blanche, mais c’est vrai que de manière générale, ce n’est pas naturel chez moi de devoir gérer la vision de quelqu’un d’autre et de sortir de mes habitudes. Après ça ne veut pas dire que je n’aime pas être challengée, je mets beaucoup d’énergie dans mes projets, mais j’ai parfois du mal à identifier ce qu’on attend de moi, ou au contraire je me mets des fois trop à la place de la personne dans mes premiers jets d’idées ce qui donne des dessins trop dépersonnalisés. Il faut savoir trouver le juste milieu.



B: Tu as déjà été exposée ?

E: L’année dernière, j’ai fait une exposition avec deux autres filles en Suisse, c’était très sympa, et ça a permis de montrer un peu à ma famille (et à ma grand mère) ce que je faisais en Belgique. J’avais basé tout mon affichage sur un thème d’un des bds que j’exposais, sur l’église et la culpabilité. J’ai passé une semaine entière dans cette salle à modifier dix milles fois l’affichage et c’était une expérience super, j’espère que j’aurai l’occasion de faire d’autres expositions à l’avenir.



B: Tu as pensé à animer tes propres morceaux plus tard?

E: C’est dans mes projets ! L’animation demande énormément de temps (surtout que j’ai appris à en faire en dilettante donc je suis pas sûre de m’y prendre de la meilleure manière haha) et j’en avais pas trop ces derniers temps, mais je pense bientôt m’y remettre, ça me ferait super plaisir de lier animation/musique.



B: Et essayer d’autres formats comme la vidéo ?

E: J’aimerais beaucoup ! Je suis en train de réfléchir pour continuer un master l’année prochaine, et j’aimerais peut-être partir en vidéo ou en tout cas dans un cursus qui me permette d’être plus libre et de toucher à tout. Effectivement, tant que je m’amuse avec un médium, alors je l’utilise. Je n’arrive pas à m’en tenir à un seul et à me dire que toute ma vie je vais faire ça et seulement ça, ça me parait beaucoup trop ennuyeux. Alors je tente, j’expérimente, je n’ai pas forcément de ligne directrice très claire dans ce que je fais, c’est pas très pro mais c’est pas mon but. Aussi aujourd’hui avec internet on a tellement la possibilité de découvrir mille et une chose que je ne me vois pas me restreindre à un seul médium ou un seul sujet.



B: Finalement, derrière tout ce que tu crées, c’est quoi le message? Dure question
.

E: Wow, grande question haha. Je pense qu’un des messages que j’aimerais le plus partager avec les autres à travers mon travail c’est qu’on a pas besoin d’être validé par une école, une instance supérieure, ou n’importe qui d’autre pour créer des choses qui nous touchent et qui parlent aux autres, tant qu’on reste honnête avec nous-même et avec ce qu’on aimerait qu’il y ait autour de nous et dans la vie. J’aimerais beaucoup qu’on se sorte de ce capitalisme et cet égo qui nous enferme dans ces barrières de validation et de productivité, pour que chaque personne puisse vraiment s’exprimer de sa propre manière, et explorer son individualité. J’aimerais aussi qu’on parle sans tabou des maladies mentales ou troubles, car nous vivons dans une société qui refuse d’en parler, et qui pense que les gens qui s’ouvrent à ce sujet sont des personnes faibles ou trop fragiles. Aussi les gens buguent souvent sur mes personnages car ils veulent absolument leur assigner un genre homme ou femme, alors qu’ils ne sont pas forcément très binaires. J’aimerais alors qu’à travers mes dessins ils se posent la question de savoir s’il y a vraiment une nécessité au genre binaire que nous impose la société, ou si nous ne pourrions pas plutôt aller plus loin à ce sujet, vers quelque chose de plus libre.

Estelle Marchi est sur Soundcloud / Facebook / Tumblr

Eric Rktn est sur Twitter

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Add Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *