neoprisme

Il y a des choses qui ont du mal à partir. Pour moi, c’est une tâche de bière causée par la maladresse d’une amie, pour d’autres comme Bastien Stisi, c’est une passion pour les artworks d’albums. Né en 2015 avec Camille Hispard et Olivier Do, Néoprisme redonne ses lettres de noblesse à l’art oublié de la pochette, remettant au centre l’oeuvre visuelle.

Il y a ce cliché du journaliste musical qui est un musicien raté. Du coup, est-ce que tu étudies les artworks parce que aurais voulu être illustrateur ?

Pas du tout ! Je ne fais pas du tout de musique, je n’aimerais pas en faire, ça me ferait chier de tout le temps répéter le même accord, avec les mêmes mecs, avoir des galères de matériels…C’est pas tellement mon truc. C’est pour ça que j’aime bien faire ce métier parce que je n’ai pas de jalousie en fait, par exemple je trouve que Santoré est brillant mais je n’aimerais pas être à leur place. Et de la même manière pour les artworks, je préfère plutôt l’écriture. Je dessinais quand j’étais petit (rires), mais je n’aurais jamais voulu faire des pochettes.

Si tu faisais de la musique, à quoi ressemblerait ton artwork ?

Je pense que si je faisais de la musique ça serait du punk, parce que je pense que j’aurais des pulsions à dégager, tu vois ? Le type créé une mélodie mais hurle devant, ça serait ça, mais je n’ai malheureusement pas assez de voix pour le faire. En fait, je pense que je partirais sur des albums concepts, comme j’ai tendance à intellectualiser tout ce que je fais, j’essayerais de faire en sorte que l’esthétisme se rapporte complètement au son, contrairement à beaucoup d’artistes dont j’ai étudié l’artwork. Souvent ils laissent carte blanche au graphiste qui créée leur visuel, où qui en propose une dizaine et les artistes font leur choix dedans. Donc voilà, ça serait du punk intello pour moi (rires).

La digitalisation, c’est un bien ou un mal pour la création des visuels d’albums aujourd’hui?

C’est une très bonne question, ça pose la problématique de la place du graphiste à part entière. Il y a des mecs qui militent pour la reconnaissance du graphisme comme douzième ou treizième art, je ne sais pas où on en est dans la classification. Je considère que c’en est un à part entière, ça ne me dérange pas que le type ait tout fait sur tablette en numérique, d’autant plus que souvent ces gens là ont un passif de dessinateur, maitrisent d’autres formats. C’est très différent de la manière dont on faisait les artworks il y a trente ans, mais je n’ai strictement rien contre tout ça et ce n’est pas un prétexte pour dire qu’une œuvre est moins valable qu’une autre, c’est juste un savoir-faire qui évolue qui est différent.

En ayant analysé beaucoup d’artworks, tu arriverais à discerner des codes propres à chaque genre ?

Il y a des obsessions par genres, et je pense que des créateurs se perdent un peu dans une démarche mimétique, du genre un artiste de death metal qui utilise des croix ou un artiste de techno minimale qui…Qui n’en utilise pas en fait. Maintenant je t’avoue très modestement que je ne fais pas ça depuis assez longtemps pour te dresser un espèce de panorama très précis de ces genres, c’est un truc très intéressant qu’on n’exclue pas dans le futur. Mais pour l’instant, on prend juste connaissance du projet, c’est quelque chose d’extrêmement vaste.

J’imagine que tu sélectionnes tes sujets au coup de cœur.

Oui, j’essaye d’aborder les sujets de manière différente, pour pas que ça soit un truc systématique. Ça peut être un coup de cœur visuel ou pour un artiste en général, autour d’un collectif dont je pourrais parler, ou à partir d’une histoire. Par exemple j’ai chroniqué la dernière pochette de Sufjan Stevens – Carrie Lowell, non pas parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle implique une histoire qui est hyper intéressante.

On va faire un jeu maintenant, je te présente plusieurs artworks, et tu vas deviner le propos traité de l’album.

Kendrick lamar to pimp a butterfly

  • Kendrick Lamar – To pimp a butterfly

Il y a un côté Obama Power qui est porté à son apogée, les mecs qui viennent du ghetto et qui atterrissent devant la Maison Blanche. Bien sûr, le propos est politique et je pense qu’il faut vraiment faire une analyse de texte hyper poussée pour cerner l’artwork.

julian casablancas phrazes for the young

  • Julian Casablancas – Phrazes for the young

Alors je ne connais pas celui-là. Mais je vois ça comme une pique lancée aux Strokes quand on connait le passif peu joyeux qu’ils ont ensemble. L’artwork joue sur son côté mégalo complètement assumé, avec ce chien qui le regarde comme son maitre. Ça peut être un peu méprisant, ça fait partie du personnage de Julian Casablancas.

interpol el pintor

  • Interpol – El Pintor

C’est le genre d’artwork qui ne me parle pas du tout. Deux mains qui se touchent, je trouve ça assez facile. Je trouve que c’est assez caricatural, à moins que l’album soit focalisé sur une femme.

blur magic whip

  • Blur – Magic Whip

Il n’a vraiment rien à voir avec les autres artworks de Blur. C’est le genre d’artwork où il faut tout regarder dans sa globalité, avec tous ses clips. Celui-là à un côté récréation, on a perdu le côté subversif. D’ailleurs je n’ai écouté qu’une seule fois l’album de Damon Albarn.

snoop dogg bush

  • Snoop Dogg – Bush

Il est assez politique, entre Bush et Bullshit. Je vois ça comme une référence à la gentrification des Etats-Unis. C’est peut être un message pour dire qu’il est encore là, qu’il a encore des choses à dire, qu’il a accepté de vivre dans un jardin assez chic, et qu’il s’apprête à pisser dedans. Ah d’ailleurs, ça me fait penser que Bush a fait faire des peintures incroyables de son chien, kitsch au possible, c’est peut être aussi un clin d’œil à ça.

childish gambino because the internet

  • Childish Gambino – Because the internet

Le titre est super intéressant, j’imagine que c’est une référence au fait que quand tu es un mec connu avec le parcours qu’il a, tu ne peux rien faire sans que ta gueule apparaisse partout, tout le temps, que tout le monde te juge. C’est une manière de se montrer vraiment comme il est, quand on regarde ses yeux, il y a bien un lien avec le titre.

chet faker built on glass

  • Chet Faker – Built on glass

Il faudrait savoir si c’est une création spécialement pour l’album ou pas, j’avais trouvé le nom de l’artiste qui avait fait ça. La main est quelque chose d’assez emblématique dans sa musique, quand on le voit jouer en live surtout. Je ne pense pas que le fait qu’elle soit déstructurée évoque un côté meurtri. Je pense qu’il faudrait plutôt regarder le travail du mec qui a fait ça. C’est typiquement le genre de démarche où l’artiste n’est pas focalisé sur une thématique, il bosse avec des graphistes qu’il a trouvé cool et il l’a pris. Ça ressemble un peu à ce qu’avait fait Breton, où l’artiste avait dessiné chaque morceau de l’album en isolant un objet. Chaque objet pris un à un étaient utilisés pour faire la promo d’un concert ou d’un single, c’est peut être la même chose avec Chet Faker.

alt j all is yours

  • Alt J- All is yours

Alors ça c’est le bullshit de l’année. Je crois que c’est le bassiste ou le batteur qui a fait ça, c’est une horreur, les mecs se prennent pour des artistes qu’ils ne sont pas du tout (rires). Si je me souviens, les mecs avaient fait ce genre de création en direct quand ils étaient passé à Paris, ça ne me parle pas du tout. D’ailleurs j’avais détesté leurs singles, mais quand tu prends l’album dans sa globalité, il est hyper intéressant. Bon, en live c’est méga chiant.

lorie pres de toi

  • Lorie – Près de toi

Ah ! En tout cas, je trouve ça plus intéressant que celui d’Alt-J (rires) . C’est marrant parce que ça nous fait un retour en arrière sur toutes les pochettes que tu m’as montrées avant : ici on a le pied en avant comme la main avec Chet Faker, si tu zoomes sur ses yeux, tu as peut être le même traumatisme qu’avec Childish Gambino, la posture est hyper suggestive comme les mecs sur l’artwork de Kendrick Lamar, c’est parfait en fait, c’est la quintessence de l’artwork. En vrai, c’est vraiment fait pour les adolescents, pour être reproduit en poster, pour le marketing.

Quelle place a le marketing dans un artwork d’ailleurs  ? Est-ce qu’il est plus important maintenant ?

Pas seulement maintenant, quand tu regardes les premiers albums d’Elvis Presley, des Beatles, tous ces artistes des années 50 et 60, il n’y a rien. Ce sont des mecs qui posent, il n’y a pas encore à ce moment la volonté de se dire qu’un artwork peut être une œuvre d’art, de se dire « en voyant le visuel, on a une idée de la musique jouée». Ils s’exposent parce qu’ils ne savent pas faire autre chose et j’imagine que c’était fait pour les supports de communication de l’époque.

En parlant d’affichage, est-ce que l’avenir de Néoprisme passera par des expositions ?

C’est une transition merveilleuse ! Ça serait génial, l’idée serait de faire des expositions plutôt liées à des labels, parce qu’à travers un artiste c’est compliqué. On serait les commissaires d’expositions, et on montrerait l’évolution de l’identité graphique de ces maisons de disque. Ça leur permettrait de rebondir sur cette problématique liée à la création digitale. J’aimerais beaucoup aussi exposer des esquisses, les dessins préparatoires de projets, c’est la prochaine étape pour le site. Pour l’instant c’est le début, le projet est dans ma tête depuis quasiment deux ans et le site est lancé seulement depuis deux mois, en espérant qu’il plaise autant aux passionnés de musique que de graphisme.

Retrouvez Néoprisme : http://neoprisme.com

Les premières expositions auront lieu :

– au Petit Bain le 15 septembre : https://www.facebook.com/events/1015850728447066/

– au Glazart le 1e octobre : https://www.facebook.com/events/524527774366623/

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