Toute la scène de Los Angeles connait Thundercat : de Flying Lotus à Earl Sweatshirt en passant par Snoop Dogg ou Erykah Badu. On a retracé le parcours de Stephen Bruner, qui vient tout juste de sortir “Drunk”, un nouvel album solo explorant le futur de la soul et du hip-hop.

 

C’était un dimanche. Pharrell avait invité Anderson .Paak dans “Othertone”, son show radio. D’un coup la discussion dévie, et les deux artistes se mettent à reprendre “Them Changes” de Thundercat a capella. Tandis que Pharrell continue à beatboxer, Anderson .Paak souffle :

“Comment veux-tu reprendre une vie normale après un morceau pareil ?”

Décrire “Them Changes” revient à tirer le portrait de Thundercat : simple, terriblement entêtant, au ton absurde qu’on verrait bien en B.O d’un dessin animé situé dans une dimension parallèle, peuplée d’animaux qui cracheraient des lasers par les oreilles, et se déplaceraient sur des comètes comme on prend un Uber en fin de soirée.

 

Les Bruner et les Grammys

“Je ne sais pas quoi vous dire, je suis juste un bassiste. Je suis bon à ça”

Thundercat aka Stephen Bruner n’est pas un grand bavard, surtout lors de cette interview avec Bass Magazine, un véritable magazine qui parle et s’adresse aux bassistes, ces musiciens qu’on a tendance à oublier sauf quand on parle de Flea des Red Hot Chili Peppers. Une place discrète qui va très bien à Stephen, loin d’être en concurrence avec les membres de sa famille.

C’est que chez les Bruner, le fun est très pris au sérieux, à commencer par Ronald Sénior, le père, batteur de jazz pour des groupes aussi mythiques que the Temptations ou the Supremes. Un virus transmis aux trois fils, Ronald Junior, Jameel et Stephen. Comme le père, Ronald Jr est batteur pour les pointures jazz Roy Hargrove et Stanley Clarke, tandis que le second est multi instrumentaliste pour The Internet. Plus que cet amour de la musique noire, tous ont été récompensés aux Grammys Award, un don naturel que Ronald Sénior explique :

“Quand ils étaient enfants, ils avaient tous une inclinaison naturelle pour la musique. Ma femme disait que quand elle était enceinte de Ronald Jr, elle tapait le rythme sur son ventre peu importe la musique. J’ai une photo de lui avec sa couche, il porte mes baguettes et on jouait de la air batterie ensemble (…) Et Stephen qui était 2 ans plus jeune était assis devant un piano-jouet”

Les Bruner sont très pratiquants, et c’est à l’Eglise du Crenshaw Christian Center, entre Los Angeles et Long Beach, que les enfants voient leur parents jouer. Une éducation religieuse qui se ressent dans les déclarations de Thundercat, à propos de son rôle d’artiste.

“J’écoutais Manhattan Transfer et Cream. Mahavishnu et Jan Hammer, Andrae Crouch — Il y avait aussi du gospel. J’écoutais beaucoup de choses différentes. Joe Henderson et John Coltrane.”

Mais ce sont des figures comme Jaco Pastorius et Marcus Miller qui le poussent à s’intéresser à la basse, pour leur style qui mêle le funk, le R’n’B et le jazz. Une fusion et une ouverture à tous les genres qui ne quittent pas Stephen, qui finit par croiser la route de Erykah Badu, Snoop Dogg ou encore Flying Lotus.

 

La naissance de Thundercat

C’est pendant une session d’enregistrement où il travaillait avec le groupe Sa-Ra que le nom est né pour la première fois, alors que Erykah Badu passait par là.

“Je jouais à la Xbox dans l’autre pièce, un truc du genre tu vois, je glandais. Et je me souviens qu’elle a demandé “c’est qui se type? Qu’est-ce qu’il fait là?” Le producteur du groupe a répondu un truc du genre “Oh, ça c’est Thundercat, il joue de la basse”. Ce à quoi elle a répondu “ok, tu viens avec moi”.

La légende veut que ce nom lui ait été attribué parce qu’il portait toujours des t shirts du dessin animé « Thundercat”, un surnom hérité sur les tournées qui restera le long de sa carrière sur les routes, Auprès de Badu donc, mais aussi de Snoop Dogg dans les années 2000.

“C’était tellement drôle, tellement fou, l’une des meilleures experiences que j’ai jamais eue créativement, musicalement (…)”

 

Une expérience que le bassiste réitère souvent avec le rappeur, jusqu’à jouer à une Boiler Room avec lui, en plein milieu d’une piste de danse pour roller. A ce moment là, Stephen a déjà enregistré avec toute la crème rap et fusion de Los Angeles, comprenant Ty Dolla Sign, ou Bilal, songwriter pour Jay-Z et Beyoncé.

“J’étais comme Billy Preston dans les Rolling Stones, du genre “qui est ce type avec la coupe afro?” J’étais la souris qui se baladait dans la maison, mon matériel dans un coin et moi toujours dans un autre à jouer aux jeux vidéos.”

 

Flying Lotus + Thundercat = Jay + Silent Bob

Mais de toutes ces collaborations, la plus importante est certainement celle avec Flying Lotus, comme une collision créative ambitieuse entre le jazz, la soul, le hip-hop (et les films coréens), repoussant les frontières entre ces genres. Une ambition qui se retrouve dans un morceau fétiche de Slum Village, produit par J Dilla, provenant d’un sample piqué à Herbie Hancock.

 

Plus que des goûts en commun, Flying Lotus pousse Thundercat à passer au premier plan et le fait chanter pour la première fois, en produisant “Apocalypse”, un album douloureux, sorti suite au décès d’Austin Peralta, un ami proche de Stephen. Il se souvient :

“J’étais à l’aise avec le fait que les gens me voient dans un état de vulnérabilité. Quand Austin est décédé, je me suis dit que ça aurait pu être moi. Il est mort dans son sommeil. Il avait une forme de pneumonie, son corps était faible, mais ce n’était pas visible. On trainait tous les jours ensemble, et le type a disparu dans un royaume où je ne peux pas aller. Il pourrait être un des X-Men maintenant, je ne le saurai jamais. Je voulais trouver une façon de montrer comment on peut se sentir à ce moment”

Une place sous les projecteurs inhabituelle pour un bassiste, obligeant Stephen à devoir s’occuper des plannings de musiciens, devenir un véritable manager, et lui apportant une carte de visite pour travailler avec Kendrick Lamar sur le projet “To Pimp a Butterfly”, toujours poussé dans le dos par Flying Lotus.

 

To Pimp a Thundercat

“Je n’ai jamais rencontré une personne comme ça. Il avait l’air tellement libre qu’il s’en foutait totalement. Ca peut sembler bizarre, mais il est prêt à tout risquer.” se rappelle Stephen. “J’ai passé beaucoup de temps avec des types qui essayent tellement de s’approcher de cet état. Pour lui ça semble facile, rapide…Toujours dans le moment présent”.

Pour cet album, Stephen apporte ses influences à Kendrick, lui fait écouter les artistes qui l’ont influencé, Ron Carter, ou Mary Lou Williams.

“Quand je lui ai fait écouter “Little Church” de Miles Davis, il a réagit genre “What the fuck, qui c’est ?”. Je lui ai dit que c’était Miles Davis, et un de ses meilleurs morceaux. Il m’a dit “il faut que je vienne chez toi pour te le voler”.

Plus que ses influences, Thundercat lui fait également écouter ses anciens projets, comme Sa Ra, dont on sent l’influence directe sur les morceaux de Kendrick “for sale” et “u” sur l’album. Des productions au millimètres également orchestrées par Anna Wise, Terrace Martin et Kamawasi Washington. Une dream team taillée pour repousser les limites du hip-hop et de la fusion directement inspiré de Herbie Hancock, qui n’hésite pas à les saluer.

Quatre Grammys plus tard, la surprise vient de David Bowie qui adresse un message pour féliciter cette équipe et cet album qui ont influencé son propre travail pour la composition de “Blackstar”.

“Un ami à moi qui travaillait sur l’album est venu me voir en me disant que Bowie l’avait contacté pour lui dire tout le bien qu’il en pensait, ça m’a fait pleurer. Beaucoup de gens passent leur temps à chercher leur inspiration, mais avec Bowie, vous savez qu’il ne cherche pas, il EST (cette inspiration). Il ne se repose jamais. Il ne quitte jamais son processus créatif. Il est toujours dans cet état”. (…) ça m’a choqué quand il est décédé, mais qui d’autre a eu une mort aussi incroyable ! (…) C’est la meilleure mort du monde. Tu sors un album, et puis tu meurs.”

 

Comédie et dessins animés

Malgré toutes ces poignées de mains et ces tapes dans le dos, Thundercat continue d’être ce type discret à l’humour absurde. Et ce n’est pas pour rien qu’en dehors des studios, on le retrouve toujours accolé à des comédiens aussi barrés qu’Eric Andre, ou dans le show d’Hannibal Buress, “Why?”

Un non sens total que l’on retrouve dans ses clips faits de lasers, de chats, de gens déguisés en Shia Labeouf, et diffusé sur les chaines de comédies en ligne comme Buh (une des chaines appartenant au crew formé par Sarah Silverman, Reggie Watts et Michael Cera). Idem dans ses interviews, qui ne comptent pas les punchlines, et les sonneries de téléphone Street Fighter:

“le nom complet de mon chat, c’est Turbo Tron Over 9000 Baby Jesus Sally. Mais il répond que quand je dis “Tron.”

 

Drank, Drunk

Pour ce nouvel album, Thundercat n’a rien perdu de cet humour de geek qui parsème “Drunk” le long de ces 23 morceaux (!). On retrouve des références au jeu vidéo “Diablo”, au personnage de Johnny Cage de Mortal Kombat dans le morceau “Friend Zone”, et même un clin d’oeil malin à Kendrick en reprenant le hook “bitch don’t kill my vibe”, également invité à rapper.

Un album de bassiste étant déjà assez unique, “Drunk” peut se vanter d’avoir en plus des featurings peu communs: Wiz Khalifa, Pharrell Williams et même Kenny Loggins (le mec qui a fait le morceau des années 80 “Danger Zone”), comprenant des instrumentaux, des morceaux courts, cassant sans arrêt le rythme et explorant toutes les directions de manière organique. Quand on lui demande d’où vient le nom, il répond : 

“J’ai toujours essayé de m’en tenir à ce que Erykah Badu et Flying Lotus m’ont dit: il faut que ça parte d’un sentiment honnête. Mais j’ai l’impression que ce sentiment a plusieurs facettes. J’en ai vu les différent angles, et voir les gens boire a été inspirant. Ca a ses hauts et ses bas, mais ça m’a montré le côté humain qu’il y a derrière les choses. C’est quelque chose que je vois avec tous mes amis, et j’en ai vu beaucoup mourir à cause de ça. C’est comme si c’était interconnecté avec le milieu de la musique. C’est un sujet dont on ne parle jamais.”

Une prise de conscience qui va plus loin que le simple alcoolisme et qui se retrouve dans “Drunk”, nos addictions aux écrans, et le monde post Trump :

“On est baisés. Tu es obligé de rire pour ne pas pleurer, tu vois? C’est facile pour personne, pour être honnête. Être  noir n’arrange pas les choses. Tous les jours sont difficiles. Et personne ne pourra comprendre ce sentiment à moins de l’être. (…) Être noir est un boulot à plein temps pour prouver ce que tu vaux. Quand les choses deviennent bizarres, je dis toujours “tu dis ça parce que je suis noir?” et parfois, je me rends compte que c’est vraiment parce que je suis noir. Je pense vraiment qu’il faut beaucoup d’humour pour s’empêcher d’en pleurer.”

Et comme pour désamorcer cette ambiance de mort, il se reprend quelques minutes plus tard:

“Enfin bon, là je suis chez moi, en train de regarder Scooby Doo sur mon écran géant, mon chat est en train de faire n’importe quoi en cherchant d’où vient le son, il fait beau. C’est une journée à sortir dehors et dire bonjour, remercier Dieu d’être vivant. Je peux littéralement sortir dehors et dire bonjour aux gens. Je peux être sympa. Je peux aller protester. Je peux ne pas le faire. Je peux être un artiste. Le fait de pouvoir faire tout ça est une preuve que tout ne va pas si mal. Mais tu dois rester éveillé sur ce qui t’entoure.”

L’album « Drunk » de Thundercat est sorti le 24/02/2017 – Brainfeeder

 

Eric Rktn est sur Twitter

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